Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/266

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le monde avec cet impertinent préjugé & souvent ils ne s’en corrigent qu’à force d’humiliations, d’affronts & de déplaisirs. Or je voudrois bien sauver à mon fils cette seconde & mortifiante éducation, en lui donnant par la premiere une plus juste opinion des choses. J’avois d’abord résolu de lui accorder tout ce qu’il demanderait, persuadée que les premiers mouvemens de la nature sont toujours bons & salutaires. Mais je n’ai pas tardé de connoître qu’en se faisant un droit d’être obéis les enfans sortoient de l’état de nature presque en naissant & contractoient nos vices par notre exemple, les leurs par notre indiscrétion. J’ai vu que si je voulois contenter toutes ses fantaisies, elles croîtroient avec ma complaisance ; qu’il y auroit toujours un point où il faudroit s’arrêter & où le refus lui deviendroit d’autant plus sensible qu’il y seroit moins accoutumé. Ne pouvant donc, en attendant la raison, lui sauver tout chagrin, j’ai préféré le moindre & le plustôt passé. Pour qu’un refus lui fût moins cruel, je l’ai plié d’abord au refus ; & pour lui épargner de longs déplaisirs, des lamentations, des mutineries, j’ai rendu tout refus irrévocable. Il est vrai que j’en fais le moins que je puis & que j’y regarde à deux fois avant que d’en venir là. Tout ce qu’on lui accorde est accordé sans condition des la premiere demande & l’on est très indulgent là-dessus, mais il n’obtient jamais rien par importunité ; les pleurs & les flatteries sont également inutiles. Il en est si convaincu, qu’il a cessé de les employer ; du premier mot il prend son parti & ne se tourmente pas plus de voir fermer un cornet de bonbons qu’il voudroit manger, qu’envoler un oiseau qu’il