Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/342

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qu’il ne croyoit en avoir. Que vous dirai-je aujourd’hui ? Son empressement est toujours le même, mais il n’affecte plus rien. Son cœur, épuisé par tant de combats, s’est trouvé dans un état de foiblesse dont elle a profité. Il seroit difficile à tout autre de feindre long-tems de l’amour aupres d’elle ; jugez pour l’objet même de la passion qui la consume. En vérité, l’on ne peut voir cette infortunée sans être touché de son air & de sa figure ; une impression de langueur & d’abattement qui ne quitte point son charmant visage, en éteignant la vivacité de sa physionomie, la rend plus intéressante ; & comme les rayons du soleil échappés à travers les nuages, ses yeux ternis par la douleur lancent des feux plus piquants. Son humiliation même a toutes les grâces de la modestie : en la voyant on la plaint, en l’écoutant on l’honore ; enfin je dois dire, à la justification de mon ami, que je ne connois que deux hommes au monde qui puissent rester sans risque aupres d’elle.

Il s’égare, ô Wolmar ! je le vois, je le sens ; je vous l’avoue dans l’amertume de mon cœur. Je frémis en songeant jusqu’où son égarement peut lui faire oublier ce qu’il est & ce qu’il se doit. Je tremble que cet intrépide amour de la vertu, qui lui fait mépriser l’opinion publique, ne le porte à l’autre extrémité & ne lui fasse braver encore les loix sacrées de la décence & de l’honnêteté. Edouard Bomston faire un tel mariage ! … vous concevez !… sous les yeux de son ami !… qui le permet !… qui le souffre !… & qui lui doit tout !… Il faudra