Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/381

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LETTRE III. DE MILORD EDOUARD À M. DE WOLMAR.

Non, cher Wolmar, vous ne vous êtes point trompé ; le jeune homme est sûr ; mais moi je ne le suis guere & j’ai failli payer cher l’expérience qui m’en a convaincu. Sans lui je succombois moi-même à l’épreuve que je lui avois destinée. Vous savez que, pour contenter sa reconnaissance & remplir son cœur de nouveaux objets, j’affectois de donner à ce voyage plus d’importance qu’il n’en avoit réellement. D’anciens penchans à flatter, une vieille habitude à suivre encore une fois, voilà, avec ce qui se rapportoit à Saint-Preux, tout ce qui m’engageoit à l’entreprendre. Dire les derniers adieux aux attachemens de ma jeunesse, ramener un ami parfaitement guéri, voilà tout le fruit que j’en voulois recueillir.

Je vous ai marqué que le songe de Villeneuve m’avoit laissé des inquiétudes. Ce songe me rendit suspects les transports de joie auxquels il s’étoit livré, quand je lui avois annoncé qu’il étoit le maître d’élever vos enfans & de passer sa vie avec vous. Pour mieux l’observer dans les effusions de son cœur, j’avois d’abord prévenu ses difficultés ; en lui déclarant que je m’établirois moi-même avec vous, je ne laissois plus à son amitié d’objections à me faire ; mais de nouvelles résolutions me firent changer de langage.