Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/429

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comme j’ai passé cet hiver, je trouve entre vous deux cette situation paisible [1] & douce qui tempere l’austérité de la vertu & rend ses leçons aimables. Si quelque vain transport m’agite un moment, tout le réprime & le fait taire : j’en ai trop vaincu de plus dangereux pour qu’il m’en reste aucun à craindre. J’honore votre amie comme je l’aime & c’est tout dire. Quand je ne songerais qu’à mon intérêt, tous les droits de la tendre amitié me sont trop chers auprès d’elle pour que je m’expose à les perdre en cherchant à les étendre ; & je n’ai pas même eu besoin de songer au respect que je lui dois pour ne jamais lui dire un seul mot dans le tête-à-tête, qu’elle eût besoin d’interpréter ou de ne pas entendre. Que si peut-être elle a trouvé quelquefois un peu trop d’empressement dans mes manieres, sûrement elle n’a point vu dans mon cœur la volonté de le témoigner. Tel que je fus six mois auprès d’elle, tel je serai toute ma vie. Je ne connais rien après vous de si parfait qu’elle ; mais, fût-elle plus parfaite que vous encore, je sens qu’il faudroit n’avoir jamais été votre amant pour pouvoir devenir le sien.

Avant d’achever cette lettre, il faut vous dire ce que je pense de la vôtre. J’y trouve avec toute la prudence de la vertu les scrupules d’une ame craintive qui se fait un devoir de s’épouvanter & croit qu’il faut tout craindre pour se

  1. Il a dit précisément le contraire quelques pages auparavant. Le pauvre Philosophe, entre deux jolies femmes ; me paroît dans un plaisant embarras. On diroit qu’il veut n’aimer ni l’une ni l’autre, afin de les aimer toutes deux.