Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/432

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J’entends beaucoup raisonner contre la liberté de l’homme et je méprise tous ces sophismes, parce qu’un raisonneur a beau me prouver que je ne suis pas libre, le sentiment intérieur, plus fort que tous ses arguments, les dément sans cesse ; et quelque parti que je prenne, dans quelque délibération que ce soit, je sens parfaitement qu’il ne tient qu’à moi de prendre le parti contraire. Toutes ces subtilités de l’école sont vaines précisément parce qu’elles prouvent trop, qu’elles combattent tout aussi bien la vérité que le mensonge & que, soit que la liberté existe ou non, elles peuvent servir également à prouver qu’elle n’existe pas. À entendre ces gens-là, Dieu même ne serait pas libre et ce mot de liberté n’aurait aucun sens. Ils triomphent, non d’avoir résolu la question, mais d’avoir mis à sa place une chimère. Ils commencent par supposer que tout être intelligent est purement passif et puis ils déduisent de cette supposition des conséquences pour prouver qu’il n’est pas actif. La commode méthode qu’ils ont trouvée là ! S’ils accusent leurs adversaires de raisonner de même, ils ont tort. Nous ne nous supposons point actifs et libres, nous sentons que nous le sommes. C’est à eux de prouver non seulement que ce sentiment pourrait nous tromper, mais qu’il nous trompe en effet [1]. L’Evêque de Cloyne a démontré que, sans rien changer aux apparences, la matière et les corps pourraient ne pas exister ; est-ce assez pour affirmer qu’ils n’existent pas ? En tout ceci, la seule apparence coûte plus

  1. Ce n’est pas de tout cela qu’il s’agit. Il s’agit de savoir si la volonté se détermine sans cause, ou quelle est la cause qui détermine la volonté ?