Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/473

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Tout cela lui donnoit plutôt l’air d’une femme du monde qui attend compagnie, que d’une campagnarde qui attend sa derniere heure. Elle vit ma surprise, elle en sourit & lisant dans ma pensée elle alloit me répondre, quand on amena les enfans. Alors il ne fut plus question que d’eux & vous pouvez juger si, se sentant prête à les quitter, ses caresses furent tiedes & modérées ! J’observai même qu’elle revenoit plus souvent & avec des étreintes encore plus ardentes à celui qui lui coûtoit la vie, comme s’il lui fût devenu plus cher à ce prix.

Tous ces embrassemens, ces soupirs, ces transports étoient des mysteres pour ces pauvres enfans. Ils l’aimoient tendrement, mais c’étoit la tendresse de leur âge ; ils ne comprenoient rien à son état, au redoublement de ses caresses, à ses regrets de ne les voir plus ; ils nous voyoient tristes & ils pleuroient : ils n’en savoient pas davantage. Quoiqu’on apprenne aux enfans le nom de la mort, ils n’en ont aucune idée ; ils ne la craignent ni pour eux ni pour les autres ; ils craignent de souffrir & non de mourir. Quand la douleur arrachoit quelque plainte à leur mere, ils perçoient l’air de leurs cris ; quand on leur parloit de la perdre, on les auroit cru stupides. La seule Henriette, un peu plus âgée & d’un sexe où le sentiment & les lumieres se développent plustôt, paroissoit troublée & alarmée de voir sa petite maman dans un lit, elle qu’on voyoit toujours levée avant ses enfans. Je me souviens qu’à ce propos Julie fit une réflexion tout-à-fait dans son caractere, sur l’imbécile vanité de Vespasien qui resta couché tandis qu’il pouvoit agir & se leva lorsqu’il ne put