Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/495

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& le déshonneur, peut-être pis encore si son frere avoit vécu. Elle avoit épousé malgré elle un homme qu’elle n’aimoit point, mais elle soutint qu’elle n’auroit pu jamais être aussi heureuse avec un autre, pas même avec celui qu’elle avoit aimé. La mort de M. d’Orbe lui avoit ôté un ami, mais en lui rendant son amie. Il n’y avoit pas jusqu’à ses chagrins & ses peines qu’elle ne comptât pour des avantages, en ce qu’ils avoient empêché son cœur de s’endurcir aux malheurs d’autrui. On ne sait pas, disait-elle, quelle douceur c’est de s’attendrir sur ses propres maux, & sur ceux des autres. La sensibilité porte toujours dans l’ame un certain contentement de soi-même indépendant de la fortune & des événements. Que j’ai gémi ! que j’ai versé de larmes ! Eh bien ! s’il faloit renoître aux mêmes conditions, le mal que j’ai commis seroit le seul que je voudrois retrancher ; celui que j’ai souffert me seroit agréable encore. Saint-Preux, je vous rends ses propres mots ; quand vous aurez lu sa lettre, vous les comprendrez peut-être mieux.

Voyez donc, continuait-elle, à quelle félicité je suis parvenue. J’en avois beaucoup ; j’en attendois davantage. La prospérité de ma famille, une bonne éducation pour mes enfans, tout ce qui m’étoit cher rassemblé autour de moi ou prêt à l’être. Le présent, l’avenir, me flattoient également ; la jouissance & l’espoir se réunissoient pour me rendre heureuse. Mon bonheur monté par degrés étoit au comble ; il ne pouvoit plus que déchoir ; il étoit venu sans être attendu, il se fût enfui quand je l’aurois cru durable. Qu’eût fait le sort pour me soutenir à ce point ? Un état permanent est-il fait pour l’homme ?