Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/162

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Combien de fois les Auteurs diffamés & le Public indigné n’ont ils pas réclamé contre cette manière odieuse de déchiqueter un ouvrage, d’en défigurer toutes les parties, d’en juger sur des lambeaux enlevés çà & là au choix d’un accusateur infidèle, qui produit le mal lui-même en le détachant du bien qui le corrige & l’explique, en détroquant par-tout le vrai sens ? Qu’on juge la Bruyere ou La Rochefoucault sur des maximes isolées, à la bonne heure ; encore sera-t-il juste de comparer & de compter. Mais dans un Livre de raisonnement, combien de sens divers ne peut pas avoir la même proposition, selon la manière dont l’Auteur l’emploie, & dont il la fait envisager ? Il n’y a peut-être pas une de celles qu’on m’impute, à laquelle, au lieu ou je l’ai mise, la page qui précède ou celle qui suit ne serve de réponse, & que je n’aie prise en un sens différent de celui que lui donnent mes accusateurs. Vous verrez, avant la fin de ces Lettres, des preuves de cela qui vous surprendront.

Mais qu’il y ait des propositions fausses, répréhensibles, blâmables en elles-mêmes, cela suffit-il pour rendre un Livre pernicieux ? Un bon Livre n’est pas celui qui ne contient rien de mauvais ou rien qu’on puisse interpréter en mal ; autrement il n’y auroit point de bons Livres : mais un bon Livre est celui qui contient plus de bonnes choses que de mauvaises ; un bon Livre est celui dont l’effet total est de mener au bien, malgré le mal qui peut s’y trouver. Eh ! que seroit-ce mon Dieu ! si dans un grand ouvrage, plein de vérités utiles, de leçons d’humanité, de piété, de vertu, il étoit permis d’aller cherchant avec une maligne exactitude