Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/285

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Mon Dieu ! je n’aurois jamais cru d’être un si grand scélérat !

La comparaison d’Emile & du Contrat Social avec d’autres Ouvrages tolérés, ne me semble pas fondée. Ah ! je l’espere.

Ce ne seroit pas bien raisonner de prétendre qu’un Gouvernement, parcequ’il auroit une fois dissimulé, seroit obligé de dissimuler toujours. Soit ; mais voyez les tems, les lieux, les personnes ; voyez les Ecrits sur lesquels on dissimule, & ceux qu’on choisit pour ne plus dissimuler ; voyez les Auteurs qu’on fête à Geneve, & voyez ceux qu’on y poursuit.

Si c’est une négligence, on peut la redresser. On le pouvoit, on l’auroit dû ; l’a-t-on fait ? Mes Ecrits & leur Auteur ont été flétris sans avoir mérité de l’être ; & ceux qui l’ont mérité ne sont pas moins tolérés qu’auparavant. L’exception n’est que pour moi seul.

Si c’est un silence forcé par les circonstances & par la politique, il y auroit peu de justice à en faire la matiere d’un reproche. Si l’on vous force à tolérer des Ecrits punissables, tolérez donc aussi ceux qui ne le sont pas. La décence au moins exige qu’on cache au Peuple ces choquantes acceptions de personnes, qui punissent le foible innocent des fautes du puissant coupable. Quoi ! ces distinctions scandaleuses sont-elles donc des raisons, & feront-elles toujours des dupes ? Ne diroit-on pas que le sort de quelques satires obscenes intéresse beaucoup les Potentats, & que votre Ville va être écrasée si l’on n’y tolere, si l’on n’y imprime, si l’on n’y vend publiquement ces mêmes ouvrages qu’on proscrit dans le pays des Auteurs ?