Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/339

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ce cas, il est absurde que le Tribunal inférieur y siège. Est-ce un Corps qui représente le Souverain ? En ce cas, c’est au Représenté de nommer son Représentant. L’établissement du Deux-Cent ne peut avoir d’autre fin que de modérer le pouvoir énorme du petit Conseil ; & au contraire, il ne fait que donner plus de poids à ce même pouvoir. Or tout Corps qui agit constamment contre l’esprit de son institution est mal institués.

Que sert d’appuyer ici sur des choses notoires qui ne sont ignorées d’aucun Genevois ? Le Deux-Cent n’est rien par lui-même ; il n’est que le petit Conseil qui reparoît sous une autre forme. Une seule fois il voulut tâcher de secouer le joug de ses maîtres & se donner une existence indépendante, & par cet unique effort l’Etat faillit être renversé. Ce n’est qu’au seul Conseil général, que le Deux-Cent doit encore une apparence d’autorité. Cela se vit bien clairement dans l’époque dont je parle, & cela se verra bien mieux dans la suite, si le petit Conseil parvient à son but : ainsi, quand, de concert avec ce dernier le Deux-Cent travaille à déprimer le Conseil général, il travaille à sa propre ruine ; & s’il croit suivre les brisées du Deux-Cent de Berne, il prend bien grossièrement le change : mais on a presque toujours vu dans ce Corps peu de lumières & moins de courage, & cela ne peut guère être autrement par la manière dont il est rempli.*

[*Ceci s’entend en général & seulement de l’esprit du Corps : car je sais qu’il y a dans le Deux-Cent des membres très-éclairés & qui ne manquent pas de zèle : mais incessamment sous les yeux du petit Conseil, livrés à sa merci, sans appui, sans ressource, & sentant bien qu’ils seroient abandonnés de leur Corps, ils s’abstiennent de tenter des démarches inutiles qui ne feroient que les compromettre & les perdre. Le vile tourbe bourdonne & triomphe : le sage se tait & gémit tout bas.

Au reste, le Deux-Cent n’a pas toujours été dans le discrédit où il est tombé. Jadis il jouit de la considération publique & de la confiance des Citoyens : aussi lui laissoient-ils sans inquiétude exercer les droits du Conseil général, que le petit Conseil tâcha dès-lors d’attirer à lui par cette voie indirecte. Nouvelle preuve de ce qui sera dit plus bas, que la Bourgeoisie de Geneve est peu remuante & ne cherche guère à s’intriguer des affaires d’Etat.]