Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/455

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ne sauroit se mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point.

Tout Auteur qui veut nous peindre des mœurs étrangers à pourtant grand soin d’approprier sa Piece aux nôtres. Sans cette précaution, l’on ne réussit jamais, & le succès même de ceux qui l’ont prise à souvent des causes bien différentes de celles que lui suppose un observateur superficiel. Quand Arlequin Sauvage est bien accueilli des Spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu’ils prennent pour le sens & la simplicité de ce personnage, & qu’un seul d’entr’eux voulut pour cela lui ressembler ? C’est, tout au contraire, que cette Piece favorise leur tour d’esprit, qui est d’aimer & rechercher les idées neuves & singulieres. Or il n’y en a point de plus neuves pour eux que celles de la nature. C’est précisément leur aversion pour les choses communes, qui les ramene quelquefois aux choses simples.

Il s’ensuit de ces premieres observations, que l’effet général du Spectacle est de renforcer le caractere national, d’augmenter les inclinations naturelles, & de donner une nouvelle énergie a toutes les passions. En ce sens il sembleroit que cet effet, se bornant à charger & non changer les mœurs établies, la Comédie seroit bonne aux bons & mauvaise aux méchans. Encore dans le premier cas resteroit-il toujours à savoir si les passions trop irritées ne dégénerent point en vices. Je sais que la Poétique du Théatre prétend faire tout le contraire, & purger les passions en les excitant : mais j’ai peine à bien concevoir cette regle. Seroit-ce que pour devenir tempérant & sage, il faut commercer, par être furieux & fou ?