Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/461

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juste, excepte lui seul ; en sorte que chacun lui rendit fidélement ce qui lui est dû, & qu’il ne rendit ce qu’il doit à personne ? Il aime la vertu, sans doute, mais il l’aime dans les autres, parce qu’il espere en profiter ; il n’en veut point pour lui, parce qu’elle lui seroit coûteuse. Que va-t-il donc voir au Spectacle ? Précisément ce qu’il voudroit trouver partout ; des leçons uns de vertu pour le public dont il s’excepte, & des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu’on n’exige rien de lui.

J’entends dire que la Tragédie mene à la pitié par la terreur ; soit, mais quelle est cette pitié ? Une émotion passagere & vaine, qui ne dure pas plus que l’illusion qui l’a produite ; un reste de sentiment naturel étouffe bientôt par les passions ; une pitié stérile qui se repaît de quelques larmes, & n’a jamais produit le moindre acte d’humanité. Ainsi pleuroit le sanguinaire Sylla au récit des maux qu’il n’avoit pas faits lui-même. Ainsi se cachoit le tyran de Phere au Spectacle, de peur qu’on ne le vit gémir avec Andromaque & Priam, tandis qu’il écoutoit sans émotion les cris de tant d’infortunes, qu’on égorgeoit tous les jours par ses ordres. Tacite rapporte que Valerius-Asiaticus, accuse calomnieusement par l’ordre de Messaline qui vouloit le faire périr, se défendit par-devant l’Empereur d’une maniere qui toucha extrêmement ce Prince & arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour se remettre, après avoir tout en pleurant averti Vitellius à l’oreille de ne pas laisser échapper l’accuse. Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges si fières de leurs