Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/534

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leurs loix declaroient les Comédiens infâmes, etoit-ce dans le dessein d’en déshonorer la profession ? Quelle eut été l’utilité d’une disposition si cruelle ? Elles ne la deshonoroient point, rendoient seulement authentique le déshonneur qui en est inséparable : car jamais les bonnes loix ne changent la nature des choses, elles ne sont que la suivre, & celles- la seules sont observées. Il ne s’agit donc pas de crier d’abord contre les préjugés ; mais de savoir premièrement ce ne sont que des préjugés ; si la profession de Comédiens n’est point, en effet, déshonorante en elle-même : car, si par malheur elle l’est, nous aurons beau statuer qu’elle ne l’est pas, au lieu de la réhabiliter, nous ne ferons que nous avilir nous nous-mêmes.

Qu’est-ce que le talent du Comédien ? L’art de se contrefaire, de faire revêtir un autre caractere que le sien, de paroître différent de ce qu’on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu’on pense aussi naturellement que si l’on le pensoit réellement, & d’oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d’autrui. Qu’est-ce que la profession du Comédien ? Un métier par lequel il se donne en représentation pour de l’argent, se soumet à l’ignominie & aux affronts qu’on achète le droit de lui faire, & met publiquement sa personne en vente. J’adjure tout homme sincere de dire s’il ne sent pas au fond de son ame qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile & de bas. Vous autres philosophes, qui vous prétendez si fort au -dessus des préjugés, ne mourriez -vous pas tous de honte si, lâchement travestis en Rois, il vous faloit aller faire aux yeux du public un rôle