Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/583

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& modestes qui sont le bon citoyen ? Au lieu de nous guérir de nos ridicules, la Comédie nous portera ceux d’autrui : elle nous persuadera que nous avons tort de mépriser des vices qu’on estime si sort ailleurs. Quelque extravagant que soit un marquis c’est un marquis enfin. Concevez combien ce titre sonne dans un pays assez heureux pour n’en point avoir ; & qui fait combien de courtauds croiront se mettre à la mode, en imitant les marquis du siecle dernier ? Je ne répétera point ce que j’ai déjà dit de la bonne-foi toujours raillée, du vice adroit toujours triomphant, & de l’exemple continuel des forfaits mis en plaisanterie. Quelles leçons pour un Peuple dont tous les sentimens ont encore leur droiture naturelle, qui croit qu’un scélérat est toujours méprisable & qu’un homme de bien ne peut être ridicule ! Quoi ! Platon bannissoit Homere de sa République & nous souffrirons Moliere dans la nôtre ! Que pourroit-il nous arriver de pis que de ressembler aux gens qu’il nous peint, même à ceux qu’il nous fait aimer

J’en ai dit assez, je crois, sur leur chapitre & je ne pense gueres mieux des héros de Racine, de ces héros si pares, si doucereux, si tendres, qui, sous un air de courage & de vertu, ne nous montrent que les modeles de jeunes-gens dont j’ai parle, livres à la galanterie, à la mollesse, à l’amour, à - tout ce qui peut efféminer l’homme & à l’attiédir sur le goût de ses véritables devoirs. Tout le Théâtre François ne respire que la tendresse : c’est la grande vertu à laquelle on y sacrifie toutes les autres, ou du-moins qu’on y rend la plus chere aux Spectateurs. Je ne dis pas qu’on ait tort en cela, quant à l’objet du