Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/584

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Poete : je sais que l’homme sans passions est une chimère ; que l’intérêt du Théâtre n’est fonde que sur les passions ; que le cœur ne s’intéresse point à celles qui lui sont étrangères, ni à celles qu’on n’aime pas à voir en autrui, quoiqu’on y soit sujet soi-même. L’amour de l’humanité, celui de la patrie, sont les sentimens dont les peintures touchent le plus ceux qui en sont pénétrés ; mais quand ces deux passions sont éteintes, il ne reste que l’amour proprement dit, pour leur suppléer : parce que son charme est plus naturel & s’efface plus difficilement du cœur que celui de toutes les autres. Cependant il n’est pas également convenable à tous les hommes : c’est plutôt comme supplément des bons sentimens que comme bon sentiment lui-même qu’on peut l’admettre ; non qu’il ne soit louable en soi, comme toute passion bien réglée, mais parce que les excès en sont dangereux & inévitables.

Le plus mâchant des hommes est celui qui s’isole le plus, qui concentre le plus son cœur en lui-même ; le meilleur est celui qui partage également ses affections à tous ses semblables. Il vaut beaucoup mieux aimer une maîtresse que de s’aimer seul au monde. Mais quiconque aime tendrement ses parens, ses amis, sa patrie, & le genre-humain, se dégrade par un attachement désordonne qui nuit bientôt à tous les autres & leur est infailliblement préféré. Sur ce principe, je dis qu’il y a des pays où leurs mœurs sont si mauvaises qu’on seroit trop heureux d’y pouvoir remonter à l’amour ; d’autres où elles sont assez bonnes pour qu’il soit fâcheux d’y descendre, & j’ose croire le mien dans ce dernier cas. J’ajouterai que les objets trop passionnes sont plus dangereux à nous