Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t6.djvu/639

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rebelles, seroit ennemi de la Patrie & traître à l’Etat : ainsi le Poete imitateur porte les dissentions & la mort dans la République de l’ame, en élevant & nourrissant les plus viles facultés aux dépens des plus nobles, en épuisant & usant ses forces sur les choses les moins dignes de l’occuper, en confondant par de vains simulacres le vrai beau avec l’attrait mensonger qui plaît à la multitude, & la grandeur apparente avec la véritable grandeur.

Quelles ames fortes oseront se croire a l’épreuve du soin que prend le Poete de les corrompre ou de les décourager ? Quand Homere ou quelque Auteur tragique nous montre un Héron surchargé d’affliction, criant, lamentant, se frappant la poitrine : un Achille, fils d’une Déesse, tantôt étendu par terre & répandant des deux mains du fable ardent sur sa tête ; tantôt errant comme un forcené sur le rivage, & mêlant au bruit des vagues ses hurlemens effrayans : un Priam, vénérable par sa dignité, par son grand âge, par tant d’illustres enfans, se roulant dans la fange, souillant ses cheveux blancs, faisant retentir l’air de ses imprécations, & apostrophant les Dieux & les hommes ; qui de nous, insensible à ces plaintes, ne s’y livre pas avec une sorte de plaisir ? Qui ne sent pas naître en soi-même le sentiment qu’on nous représente ? Qui ne loue pas sérieusement l’art de l’Auteur, & ne le regarde pas comme un grand Poete, à causé de l’expression qu’il donne à ses tableaux, & des affections qu’il nous communique ? Et cependant, lorsqu’une affliction domestique & réelle nous atteint nous-mêmes, nous nous glorisions de la supporter modérément, de ne nous en point