Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t8.djvu/475

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parure des êtres inanimés ; toute matiere est colorée : mais les sons annoncent le mouvement ; la voix annonce un être sensible ; il n’y a que des corps animés qui chantent. Ce n’est pas le flûteur automate qui joue de la flûte, c’est le mécanicien, qui mesura le vent & fit mouvoir les doigts.

Ainsi chaque sens a son champ qui lui est propre. Le champ de la musique est le tems, celui de la peinture est l’espace. Multiplier les sons entendus à la fois, ou développer les couleurs l’une après l’autre, c’est changer leur économie, c’est mettre l’œil à la place de l’oreille, & l’oreille à la place de l’œil.

Vous dites : comme chaque couleur est déterminée par l’angle de réfraction du rayon qui la donne, de même chaque son est déterminé par le nombre des vibrations du corps sonore en un tems donné. Or, les rapports de ces angles & de ces nombres étant les mêmes, l’analogie est évidente. Soit ; mais cette analogie est de raison, non de sensation, & ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Premierement l’angle de réfraction est sensible & mesurable, & non pas le nombre des vibrations. Les corps sonores, soumis à l’action de l’air, changent incessamment de dimensions & de sons. Les couleurs sont durables, les sons s’évanouissent, & l’on a jamais la certitude que ceux qui renaissent soient les mêmes que ceux qui sont éteints. De plus, chaque couleur est absolue, indépendante, au lieu que chaque son n’est pour nous que relatif, & ne se distingue que par comparaison. Un son n’a par lui-même aucun caractère absolu qui le fasse reconnoître : il est grave ou aigu, fort ou doux par rapport à un autre,