Page:Roussel - Impressions d Afrique (1910).djvu/99

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On agit selon son désir, et certain jour le pauvre amputé, orné d’une jambe de bois toute neuve, se rendit chez un luthier auquel il remit, avec des instructions précises, un paquet soigneusement enveloppé.

Un mois après, Lelgoualch reçut dans un écrin noir, doublé de velours, l’os de sa jambe transformé en flûte étrangement sonore.

Le jeune Breton apprit vite le doigté nouveau et commença une carrière lucrative en jouant les airs de son pays dans les cafés-concerts et dans les cirques ; la bizarrerie de l’instrument, dont la provenance était chaque fois expliquée, attirait la foule des curieux et faisait partout croître la recette.

L’amputation remontait à plus de vingt ans déjà, et depuis lors la résonance de la flûte s’était sans cesse améliorée, comme celle d’un violon qui se bonifie avec le temps.

En terminant son récit, Lelgoualch porta son tibia jusqu’à ses lèvres et se mit à jouer une mélodie bretonne remplie de lente mélancolie. Les sons purs et veloutés ne ressemblaient à rien de connu ; le timbre, à la fois chaud et cristallin, d’une limpidité inexprimable, convenait merveilleusement au charme particulier de l’air calme et chantant, dont les contours évocateurs transportaient la pensée en pleine Armorique.