Page:Rouxel - Les premiers colons de Montréal, 1857.djvu/7

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un solennel serment prononcé au pied des autels, à n’accepter aucun quartier, et à combattre jusqu’au dernier souffle de vie. Ils partent donc et remontent l’Ottawa ; ils n’ont pas, comme Léonidas et ses Spartiates, la triste perspective d’aller souper chez Pluton : les yeux élevés au ciel, ils contemplent dix-sept couronnes de martyrs suspendues sur leur têtes.

« Arrivés au Long-Sault, ils voient approcher trois cents Iroquois, qui descendaient pour tomber à l’improviste sur Québec et Montréal. Nos braves ont à peine le temps de se jeter dans un petit retranchement de pieux que les Algonquins avaient autrefois élevé sur la rive ; et l’ennemi vient les assiéger. Les premiers chocs sont repoussés avec une vigueur incroyable ; cachés derrière la palissade, les Montréalistes semblent se multiplier, tellement que les assaillants s’imaginent enfin avoir affaire à toute une armée. Le cinquième jour, irrités de se voir tuer tant de monde, les Iroquois appellent à leur secours un renfort de cinq cents guerriers. Alors quelques sauvages chrétiens, que Dollard avait reçus comme auxiliaires, se rendent lâchement aux Iroquois et leur apprennent qu’il n’y a que dix-sept hommes dans l’enceinte. On refuse de les croire ; pendant trois jours encore, le flot des barbares vient et revient se briser avec fureur contre la palissade ; mais chaque nouvel assaut fournit à nos héros l’occasion d’un nouveau triomphe.

« Persuadés enfin qu’une armée nombreuse est cachée derrière le retranchement, les Iroquois commençaient à battre en retraite, quand les transfuges, renouvelant leurs assurances, les décident à un effort désespéré.

« Furieux de rage et de honte, ils font retentir le rivage de hurlements farouches, donnent tête baissée sur l’enceinte, et malgré un feu meurtrier qui les décime, gagnent la palissade, et commencent à l’ébranler. En ce moment suprême, un mousquet plein de mitraille lancé par Dollard par dessus le retranchement, retombe malheureusement au milieu des assiégés dont plusieurs sont tués ou mis hors de combat.

« Alors les Iroquois font brèche de tous côtés ; mais à mesure qu’un pieu est arraché, un guerrier s’élance à sa place, se présente comme un rempart vivant, et hache tout ce qui ose se présenter. Enfin la porte est enfoncée ; plus d’espoir. Les derniers héros, fidèles à leur serment, se jettent le sabre à la main au milieu des rangs les plus épais, et après avoir vendu chèrement leur vie, tombent expirants sur les monceaux de cadavres qu’ils ont immolés.

« Les vainqueurs épouvantés d’un triomphe si désastreux, veulent s’assurer par eux-mêmes du nombre des assiégés ; ils les comptent : il n’y en a que dix-sept ; c’est à peine s’ils en croient leurs yeux. Eh quoi ! se disent-ils, dix-sept hommes ont suffi pour arrêter pendant huit jours une armée de huit cents guerriers, et pour faire périr un si grand nombre des nôtres ! quelle folie, si nous allions attaquer ces hommes terribles dans leurs propres foyers ! — Et saisie d’effroi, la horde barbare se jette dans ses canots et regagne en toute hâte son pays. Honneur et reconnaissance immortelle à ces braves, qui imprimèrent aux sauvages la terreur des armes canadiennes, et qui, plus heureux que les Spartiates des Thermopyles, préservèrent leur patrie d’une invasion, qui l’eût peut-être étouffée dans son berceau ! »

Qui ne se sent pas le désir, et ne se promet pas d’étudier l’histoire du Canada dans ses plus petits détails, en entendant un récit si touchant sur la colonisation de cette île ? Oui, il suffit, en parlant de l’origine de notre histoire, d’être vrai et de bien dire la vérité, comme M. Rouxel sait la dire, pour être plus intéressant que les récits inventés des Homère et des Virgile.

Voici les belles réflexions que fit M. Rouxel avant de terminer sa lecture :

« Messieurs, cessons donc de concentrer et d’épuiser notre admiration sur les héros de l’antiquité classique, dont le principal mérite fut souvent d’avoir été chantés par un grand poète, ou célébrés par un éloquent panégyriste. Montréal n’a rien à envier à la Grèce et à l’ancienne Rome.

« Qu’est-ce en effet que la guerre de Troïe avec ces héros capricieux et boudeurs, qui, comme des enfants mal-élevés, préludent au combat par des injures ; si je la compare à ce siége, soutenu pendant cinquante années, dans un village sans défense, par une poignée de colons, contre les attaques perfides d’un peuple féroce et infatigable ?

« Et la fuite d’Énée et de ses compagnons, chassés de leur patrie en cendres, et courant à l’aventure de mer en mer pour trouver un asile ; quel sujet pauvre et mesquin, en comparaison de cette colonie de héros chrétiens, qui, renonçant à une vie douce et calme dans la belle France, vont avec joie s’ensevelir tous vivants dans une région lointaine, qu’ils arroseront de leurs sueurs, qu’ils consacreront de leur sang ; et cela, uniquement pour sauver leurs frères et leur procurer une éternelle félicité !