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ROMANCIERS DE CHEZ NOUS

Or, précisément à cette époque, la région si pittoresque des cantons de l’Est, qui s’étend entre la rivière Chaudière et la rivière Richelieu, commençait à se peupler. L’émigration canadienne-française se dirigeait du côté de ces terres neuves où la beauté des paysages et la richesse du sol auraient dû plus tôt attirer nos compatriotes. C’est là que Jean Rivard voulut se fixer. Il s’en alla donc, à dix-neuf ans, tailler dans la forêt du canton de Bristol son domaine. À trois lieues du plus proche village, bien loin par conséquent de tout voisin avec qui il ne pouvait d’ailleurs communiquer que par un mauvais sentier, Jean Rivard choisit un lopin de terre tout couvert de beaux et grands arbres, cent acres qu’il obtint pour vingt-cinq louis de l’honorable M. Robert Smith, le propriétaire du canton de Bristol. M. Smith manifesta bien quelque répugnance à se dessaisir d’une partie de son domaine inculte ; comme beaucoup de spéculateurs de ce temps, et de tous les temps, il aurait mieux aimé attendre que des circonstances heureuses eussent donné à son canton une plus-value dont il aurait bénéficié, mais l’intervention d’un ami commun le fit céder ; et il consentit au marché. Jean Rivard devait payer en quatre versements égaux, dont le premier ne devenait dû qu’au bout de deux années, la somme des vingt-cinq louis qui furent convenus. Mais il devait aussi commencer sans délai le travail de défrichement.

Dès le mois d’octobre de cette année 1843, Jean Rivard quitte donc définitivement Grandpré pour s’en aller passer l’hiver dans la forêt. Il laisse au village sa mère, des frères et des sœurs qui ont vainement essayé de le retenir ; il y laisse surtout Louise Routier, la jeune fille rieuse et bonne qu’il a si souvent admirée à l’église le dimanche, et dont l’image douce et bienfaisante va le suivre dans sa solitude. Accompagné d’un solide gars qui s’appelle Pierre Gagnon, et qui sera dans ce roman le type du domestique dévoué, dont le gros rire jovial va plus d’une fois égayer le maître, Jean Rivard s’installe dans une cabane qu’un colon avait autrefois construite sur le domaine qui est devenu le sien.