Page:Rozier - Cours d’agriculture, 1781, tome 1.djvu/189

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prix dans la vente. Une récolte médiocre est plus avantageuse qu’une récolte abondante. Ce n’est point un paradoxe, & tout homme sensé se convaincra de cette vérité, pour peu qu’il examine de près & étudie la manière dont le commerce du vin est gouverné.

Si le paiement avoit lieu au moment où le vin est enlevé du cellier, il n’y auroit qu’un demi-mal ; le paysan toucheroit tout à la fois une certaine somme ; il auroit de quoi payer ses impositions, ses petites dettes, se procurer des engrais, acheter à un prix raisonnable les vaisseaux vinaires, &c. : mais il faudra attendre cet argent si desiré & si nécessaire, pendant une année entière, & souvent ne le toucher que par parcelles ; alors les besoins du moment le dissipent, & les anciennes dettes ne sont pas acquittées. Croiroit-on que ces malheureux, qui ne sortent pour ainsi dire pas de leurs vignes pendant toute l’année, sont réduits à ne boire que du petit vin, c’est-à-dire l’eau passée & fermentée sur la grappe, après que tout le vin en a été extrait par le pressoir. Tout au plus boivent-ils du vin le dimanche ; & c’est dans un cabaret. Quel tableau ! il n’est malheureusement que trop multiplié.

On demandera avec surprise, comment il est possible que le vigneron soit obligé de passer par les mains des commissionnaires ? Je demande à mon tour : Sans eux, sans ces sangsues, que deviendroit le paysan ? Il ne sait comment se procurer des débouchés : semblable à l’huître attachée à son rocher, il saisit, pour subvenir à ses besoins, le premier objet qui se présente. Les commissionnaires se sont appropriés cette branche de commerce, soumise à toutes les entraves imaginables, hors des pays d’état. Tant que le commerce du vin ne sera pas libre comme celui du bled ; tant que le paysan grossier & ignorant craindra à chaque instant d’être pris en contravention contre la loi qu’il ignore, il gémira sous la dure nécessité de passer par des mains étrangères, & l’abondance le ruinera. Il faut être riche pour avoir des vignes. Cette expression a passé en proverbe, & tout proverbe en ce genre est essentiellement vrai, puisqu’il est fondé sur l’expérience. Les vignes ruinent toujours leurs maîtres, si leur fortune ne leur permet pas de garder leurs récoltes pendant deux ou trois années avant de les vendre, parce que lorsque l’année est abondante, le vin n’a point de prix, point de valeur, & les frais absorbent le produit. Cela est si vrai, que dans plusieurs cantons de Provence & de Languedoc, on laissa en 1779, la moitié de la vendange sur le cep, & que le muid de Languedoc, qui tient 675 pintes, mesure de Paris, n’a pu être vendu que 15, 18 ou 20 livres au plus, suivant la qualité, & encore n’a-t-on pas trouvé des acquéreurs. Les vaisseaux vinaires, de la contenance d’un muid, coûtoient de 27 à 30 livres. Que faire donc de ces récoltes abondantes ? La dernière ressource est de les convertir en eau-de-vie ; mais la main-d’œuvre, mais le bois sont si coûteux dans ces provinces, qu’il n’y a presqu’aucun bénéfice, puisque les eaux-de-vie y sont au vil prix de