Page:Ruskin - Sésame et les lys.djvu/220

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inimaginables forfaits amoncelés de l’enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. Mais ce qui m’étonne toujours — oh ! combien cela m’étonne ! — c’est de voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, douée d’un pouvoir — si seulement elle voulait l’exercer, sur l’enfant et sur le père, — plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les vagues de la mer — que dis-je, d’un infini de bénédiction que son époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même elle serait faite d’une seule topaze massive et parfaite[1] — de voir cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance avec la voisine de la porte en face. Oui cela m’étonne — oh ! m’étonne — de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au visage et sans nuage au front, parce qu’un petit mur entoure sa place de paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement chercher à savoir, qu’au delà de ce petit mur couvert de roses, l’herbe inculte, jusqu’à l’horizon, est arrachée jusqu’à la racine par l’agonie des hommes et qu’elle est battue par les flots montants de leur sang répandu.

93. Avez·vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de

  1. Allusion à cette réponse d’Othello à Emilia : « Si elle avait été fidèle — quand le ciel m’aurait offert un autre univers — formé d’une seule topaze massive et pure — je ne l’aurais pas cédée en échange. » (Othello, scène XVI.) (Note du traducteur.)