Page:Ruskin - Sésame et les lys.djvu/83

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temps-là cette cour éternelle vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde, nombreuse comme ses jours[1], la puissante, la choisie, de tous les lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu’il vous plaira ; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute ; là, par la noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place que vous désirez occuper dans la société des morts[2].

    son ami le philosophe n’y a été pour rien. On sent très bien que ce n’est pas parce que le penseur s’est développé que l’écrivain a grandi. Conclusion : la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu’elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du traducteur.)

    (a). Ruskin moins que tout autre. « Les biographes de Ruskin, dit l’homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l’a fait connaitre en France, M. Robert de la Suzeranne, dans la Préface qu’il a écrite pour la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les biographes de Ruskin savent que ce n’est pas dans les salons qu’il faut aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez… des maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin à son gondolier. »

  1. Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom chez Ruskin.
  2. En réalité la place que nous désirons occuper dans la société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous détacher de cela. Et si la lecture et l’admiration ne nous détachent pas de l’ambition (je ne parle bien entendu que de I’ambition vulgaire, celle que Ruskin appelle « désir d’avoir une bonne situation dans le monde et dans la vie »), c’est un sophisme de dire que nous nous sommes acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme n’a pas plus de titres à être « reçu dans la bonne société » ou du moins à désirer l’être, parce qu’il est plus intelligent et plus cultivé. C’est là un de ces sophismes que la vanité des gens intelligents va chercher dans l’arsenal de leur intelligence pour justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que d’être devenu plus intelligent, crée des droits à l’être moins. Tout simplement diverses (personnes se côtoient au sein de chacun de nous, et la vie de plus d’un homme supérieur n’est souvent que la coexistence d’un philosophe et d’un snob. En réalité il y a bien peu de philosophes