Page:Sénèque - Tragédies, trad. Greslou, 1834, t. 1.pdf/75

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rable. S’il faut que les hommes nourrissent entre eux des haines éternelles, que la fureur, une fois entrée dans leur sein, n’en sorte plus, mais que le vainqueur ait toujours la main à l’épée pour maintenir sa victoire, et le vaincu pour réparer sa défaite, cet état de guerre ne laissera rien subsister : les campagnes ravagées resteront sans culture, les cités seront la proie des flammes, et les peuples disparaîtront sous des monceaux de cendres. Ramener la paix, c’est l’intérêt du vainqueur et le besoin des vaincus. Partagez avec moi l’autorité suprême, unissons nos cœurs ; voici le gage de ma foi, touchez la main que je vous présente. Pourquoi ce silence, et ces regards irrités ?


MÉGARE.

Moi, que je touche une main couverte du sang de mon père, et souillée par le meurtre de mes deux frères ! On verra plutôt le jour s’éteindre au lever du soleil, et renaître à son coucher ; la flamme s’unir fraternellement à la neige, Scylla joindre la côte de Sicile aux rivages d’Ausonie, et l’Euripe calmer la violence de son flux et reflux, pour baigner doucement d’un flot paisible le rivage de l’Eubée. Vous m’avez ravi père, couronne, frères, foyer domestique, patrie : que me reste-t-il encore ? Un bien plus précieux que mon père, mes frères, ma couronne, et mon foyer domestique, la haine que je vous porte ; je regrette que tout un peuple doive la partager avec moi, la part qui m’en reste s’en trouve affaiblie d’autant. Règne avec insolence ; élève bien haut l’orgueil de tes pensées ; un dieu vengeur s’attache aux pas des hommes superbes. Je connais la destinée des rois