Page:Sénancour - Rêverie sur la nature primitive de l’homme, tome 2.djvu/194

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bon pour remuer les bras de ces êtres à ressort qui savent
également porter au carnage un cilice ou le livre des
droits de l’homme.
Quelques auteurs, qui se disoient philosophes,
semblèrent, il est vrai, n’écrire que pour égarer l’opinion,
que pour substituer à des préjugés funestes une licence,
une légèreté plus funestes encore. Mais faut-il blasphémer
la sagesse, parce que des profanes, abusant de son nom,
méconnurent les saintes lois de cette morale éternelle que
la philosophie étudie pour le repos de la terre ? Parce
qu’on abusa du talent de joindre la force des pensées aux
beautés de l’expression, doit-on proscrire l’éloquence
aussitôt qu’elle n’est plus seulement l’art frivole d’un
rhéteur, et qu’elle s’étend aux objets que l’indépendance
des idées peut seule approfondir [1] ? |

[348]

S’il est un écrivain funeste, c’est celui qui usurpe
l’autorité de la raison pour en pervertir l’usage, et qui, osant
  1. L’habitude change l’estimation des choses. Quand on a passé vingt
    [348]
    ans à arranger des mots, on commence à juger que | c’est l’art suprême.
    Cependant ce n’est pas seulement la difficulté, mais surtout l’utilité qui
    fait le mérite des œouvres humaines. S’il en étoit autrement, le danseur
    de corde qui amuse les bonnes et les enfans seroit quelquefois un plus
    grand homme que le général qui repousse l’ennemi, et qui sauve
    plusieurs provinces. Admirez le talent du poëte harmonieux, du prosateur
    élégant, mais s’ils ne disent rien d’utile, n’en faites pas de grands
    hommes : tout est perdu si vous mettez au niveau d’Epaminondas et de
    Thémistocle[,] Anacréon et Pindare, ou si c’est Jean-Baptiste que vous
    appelez le grand Rousseau. Où en serions-nous si l’on n’avoit jamais
    écrit que des madrigaux et des sonnets ? Ôtez les vrais législateurs, les
    grands hommes d’état et les écrivains utiles, donnez à chaque ville une
    Sapho et même un Racine, et les deux tiers de la population de l’Europe
    sont encore esclaves, les villes conquises sont encore brûlées, les femmes
    sont livrées aux soldats, la jeunesse est emmenée en captivité, Muley-
    Ismaïl tranche des têtes pour essayer son cimeterre, Néron brûle la
    moitié de sa capitale pour chanter un incendie, nos riches pour manger
    de meilleurs poissons les nourrissent de chair humaine, cinquante
    mille hommes sont empalés dans une île pour avoir fait le signe de la
    croix, et tout un peuple à genoux supplie le dragon de ne pas manger
    la lune.