Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 11.djvu/385

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SUR M ART POÉTIQUE D’HORACE. 299

seigne ce qui peut la rendre parfaite. Un poète qui aura inventé son sujet, fera une bonne tragédie, pourvu qu’il observe bien les caractères de ses personnages; mais il en fera une bien meilleure, s’il choisit pour son sujet quelque action éclatante de la guerre de Troie. Horace préfère ces sujets connus et communs à ceux qui sont de l’invention du poëte il les oppose les uns aux autres, et il décide eu faveur des premiers.

Pourquoi donner au mot communia une signifleation qu’il n’a jamais eue, et qu’il ne peut jamais avoir ? A-t-on jamais dit qu’une chose qu’on n’a jamais entendue soit commune, parce qu’elle pouvoit être trouvée par tous les hommes du monde ? Les bons mots de Mme Cornuel l sont-ils communs, parce que personne ne les avoit jamais dits, et parce que tout le monde les pouvoit dire? N’est-ce pas plutôt leur nouveauté qui fait qu’on ne les oubliera jamais? S’il est permis de traduire ainsi, on ne sait plus ce que les termes les plus ordinaires peuvent signifier. La beauté du précepte d’Horace subsiste dans toute son étendue, en donnant à ses vers le sens que je leur donne; et je suis persuadé qu’il expliqueroit ainsi lui-même le passage sur quoi nous disputons

<c Gardez-vous bien, poëtes qui m’éeoutez, de rien changer aux idées que j’ai de MTédée, d’Achille, d’Ixion, d’Oreste, etc. je ne les reconnoîtrois plus. Si vous voulez introduire des personnages inconnus, et former des caractères nouveaux, vous le pouvez, pourvu que vous les souteniez bien, depuis le premier vers de votre pièce jnsques au dernier. Je sais que vous pourrez être tentés par le plaisir de faire une tragédie toute de votre invention, et trouver du dégoût a traiter un sujet rebattu par la difficulté qu’il y a à y réussir. J’avoue qu’il est difficile de traiter ce sujet commun et rebattu d’une manière nouvelle, qui donne de la curiosité et de l’attention aux spectateurs; mais c’est le but où vous devez aspirer. Vous me toucherez et m’intéresserez infiniment davantage en me faisant paroitre sur le théâtre Achille, Agamcmnon, Iphigénîe, que si vous donnez à vos acteurs des noms inconnus et purement de votre invention. L’action même de votre tragédie, qui doit me plaire et m’instruire, fera bien plus d’impression sur moi si elle est consacrée par l’antiquité, ou si elle est fondée dans quelque histoire célèbre, que si elle n’est qu’un jeu de votre imagination. »

Ce discours est-il absurde? y a-t-il de la contradiction ? diminue-t-il la beauté du précepte d’Horace? et a-t-on besoin d’exemples pour l’autoriser ? J’en donnerai quelques-uns, si on le juge nécessaire, et I. Voyez tome IV, p. 4l3, note 2. Dans l’édition de 1698 « M. de Cornuel. »