Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/147

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avoit été en subalterne des ballets du roi et de ses plaisirs dans sa jeunesse, qui l’aima toujours depuis avec estime et considération marquée. Il avoit été galant, il le fut très longtemps, il eut des fortunes distinguées, et quantité, que sa figure et sa discrétion lui procurèrent. Il eut beaucoup d’amis et plusieurs considérables, il passa sa vie à la cour, et toujours fort instruit de tout. Avec de l’esprit, beaucoup de sens, c’étoit un vrai répertoire de cour, et un homme gai, et, quoique sage, naturellement libre avec un grand usage du meilleur monde qui l’avoit mis au-dessus de son état, et rendu d’excellente compagnie. Avec tant de choses si propres à gâter un homme de cette sorte, jamais aucun ne demeura plus en sa place, et ne fut plus modeste, plus mesuré, plus respectueux. Il étoit plein d’honneur, de probité et de désintéressement, et vivoit uniment, et moralement bien. Il avoit entièrement l’estime et la confiance de Mgr le duc de Bourgogne et du duc de Beauvilliers. Il n’aimoit ni les dévots ni les jésuites, et il lâchoit quelquefois au jeune prince des traits libres et salés, justes et plaisants sur sa dévotion, et surtout sur ses longues conférences avec son confesseur. Quand il se vit près de sa fin, il se sentit si touché de tout ce qu’il avoit vu de si près dans Mgr le duc de Bourgogne, qu’il envoya le supplier de lui accorder ses prières, et une communion dès qu’il seroit mort, et déclara en même temps qu’il ne connoissoit personne de si saint que ce prince. C’étoit un homme entièrement éloigné de toute flatterie, qui n’avoit jamais pu s’y ployer ni la souffrir dans les autres.

Mgr le duc de Bourgogne, sur ce message, monta chez lui et fit ses dévotions pour lui dès qu’il fut mort. Ce témoignage d’un homme de ce caractère et dans cet emploi fit grand bruit à la cour. Aussi jamais prince de cet âge et de ce rang n’a peut-être reçu d’éloges si complets ni si exempts de flatterie. Moreau fut regretté de tout le monde, et ne fut jamais marié. Le roi laissa le choix d’un autre