Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/264

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mais bien le dépit de se voir réduit là, et par ce dépit, l’envie de ne rien faire, et de se laisser culbuter, voilà ce que j’eus à combattre, et j’en vins à bout enfin avant de le quitter. Je lui recommandai bien que ce compliment se fit dans le cabinet du roi, et point du tout chez Mme de Maintenon, où elle auroit été présente ; il me le promit, et que ce seroit le lendemain. Il m’embrassa, me remercia, et me donna rendez-vous chez lui à son retour de cette espèce d’assaut. Moi-même j’en étois inquiet, quelque bonne espérance que j’en eusse. Je craignois le roi déjà peut-être circonvenu, de l’incertitude, la froideur de sa part, le dépit du ministre qui s’empêtreroit en allant trop loin et qui se feroit prendre au mot.

Le temps me dura fort pendant quinze ou vingt heures que j’allai au rendez-vous. Je fus soulagé du premier coup d’œil. Je vis mon homme gai, léger, qui m’embrassa encore, et qui étoit assuré et ravi. Il me dit qu’il avoit parlé précisément comme je le lui avois conseillé ; que le roi s’étoit mis à sourire, et lui avoit répondu qu’il étoit bien simple de penser que tout ce bruit fit sur lui la moindre impression ; qu’il continuât à le bien servir, comme il avoit toujours fait ; que, pour lui, il l’aimeroit toujours, qu’il le soutiendroit, et qu’il vouloit qu’il prît confiance en ce qu’il lui disoit. Respects, remercîments, tendresses de Chamillart, bontés encore du roi là-dessus, et puis parlèrent de leurs affaires. Chamillart en revint rajeuni, et une maison hors de dessus l’estomac. Il n’en parla à qui que ce soit qu’aux ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, après la chose faite, qui ne la croyoient pas à ce point de danger, mais qui furent très aisés du succès. Il est vrai que je m’en sus beaucoup de gré. Très peu de jours après, tous ces bruits et les menées tombèrent ; le roi apparemment les avoit nettement éconduits. Mais je crus devoir conjurer Chamillart de modérer sa confiance, de marcher la sonde à la main, et de comprendre par cette affaire qu’il n’étoit pas invulnérable, et que cet