Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/94

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Lorraine, qui plus près de notre cour, et par les gens à lui qu’il y avoit, la connoissoit à revers : Lecheren qui, par mille intrigues de tous les pays, s’étoit assuré d’un chapeau du roi Auguste, et l’avoit comme perdu par le dérèglement de sa conduite, le vendit au comte de Zinzendorf pour son fils, qui n’avoit que vingt-trois ou vingt-quatre ans, et qui, appuyé de l’empereur et du prétexte de la nomination de Pologne, l’attrapa. Lecheren en eut beaucoup d’argent comptant, l’évêché de Namur, promesse de mieux, et toute entrée d’affaires auprès de l’empereur, que Zinzendorf gouvernoit alors. Il connoissoit notre terrain aussi bien que M. de Lorraine ; il fut à son secours, et fit tant auprès de l’empereur, qu’il le persuada enfin d’écrire de sa main au cardinal de Fleury, de lui faire des caresses, de l’accabler de louanges et de confiance, de lui témoigner qu’il se vouloit conduire par lui, pour la grande estime qu’il avoit conçue de sa probité et de sa capacité. Le cardinal se sentit transporté de joie ; il n’avoit peut-être jamais su le manège pareil de Charles-Quint avec le cardinal Wolsey. Il s’entête de l’empereur et de M. de Lorraine de plus en plus, à qui il crut devoir toute cette confiance, fit tout pour ce dernier, et ce fut par lui désormais que le commerce de lettres passa de lui à l’empereur et de l’empereur à lui, de leur main et à l’insu de nos ministres et des plus intimes secrétaires du cardinal, qui ne voyoient que les dos de ces lettres.

J’eus encore la sottise de l’avertir qu’il étoit trompé. Il me conta avec ce même air de complaisance et de confiance, ce commerce de lettres : « et sans façons, m’ajouta-t-il, je lui écris rondement, franchement ce que je pense. Il me répond avec une amitié, une familiarité, une déférence, pour cela, la plus grande du monde ; » et se mit à entrer en affaires, mais moins solidement qu’il n’avoit fait sur l’Angleterre, et battit un peu de campagne. Cette courte guerre ne put lui dessiller les yeux. Il crut avoir fait la paix à son