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APPENDICE.

torique, a cru devoir refaire le procès aux Mémoires mêmes, qu’il qualifie avec sévérité et mépris. Mais, avant tout, il ne faudrait pas oublier de quelle manière ces Mémoires ont été rédigés et composés, et tout alors s’expliquerait sans tant de surprise.

Pontis était un solitaire qui, depuis sa retraite, et tout austère qu’il était pour lui-même, n’avait rien de farouche. « Comme il étoit ami de M. d’Andilly, nous dit le Nécrologe, et que celui-ci étoit déjà retiré dans la solitude de l’abbaye, il l’y vint chercher pour apprendre avec lui à renaître dans la vieillesse. Bientôt, ajoute la mère Angélique de Saint-Jean (auteur de cet article Pontis), il comprit qu’il falloit pour cela redevenir enfant, et souvent il disoit à celui qui conduisoit son âme qu’il ne trouvoit point de vertu plus avantageuse que l’humilité qui étoit pour lui une source de consolation et de paix. » Cette humilité ne l’empêchait pas de causer et d’être, à ce qu’il paraît, d’assez bonne humeur en repassant ses souvenirs de guerre et de Cour. Le jeune Du Fossé se plaisait ainsi à lui faire raconter sa vie sans qu’il s’en doutât, et lui-même, sitôt qu’il l’avait quitté, prenait note de ce qu’il venait d’entendre. Lorsque Pontis se fut pourtant aperçu de ce dessein qu’on avait de mettre par écrit ses entretiens, il fut quelque temps à ne plus vouloir parler, « regardant tout ce qui étoit passé pour lui comme devant l’être aussi pour tous les autres. » Mais enfin, la mémoire a ses agréments, la vieillesse est conteuse ; il se laissa vaincre par les prières de son jeune ami, et il continua de se prêter à ses questions. Le manuscrit qui en résulta ne lui fut pourtant jamais communiqué, et il n’en prit aucune connaissance. On peut juger de ce que des Mémoires, ainsi rédigés de seconde main, doivent contenir d’à-peu-près et d’inexactitudes. Qu’est-ce donc lorsqu’on apprend de l’éditeur même des Mémoires qu’il les avait d’abord écrits à la troisième personne, n’y faisant point parler M. de Pontis, mais parlant de lui et rapportant comme narrateur la suite des événements, mais qu’ayant trouvé ensuite que, sous cette forme, le nom de Pontis revenait trop souvent et que cela faisait mauvais effet, il jugea que ce serait mieux de le faire parler comme en son propre nom et d’introduire partout le je : « J’étois là, telle chose m’advint. » Dans ce remaniement complet du texte, et dans ce changement de front, pour ainsi dire, que de petites additions et de retouches, que de liaisons à introduire, que de passages à modifier ! autant de chances nouvelles d’inexactitudes, sans compter que ce que le jeune homme rapportait d’abord de son vieil ami avec un sentiment de curiosité et d’admiration devait paraître de la vanterie et de la jactance dans la bouche du solitaire. Il me semble que nous sommes suffisamment avertis. Ne voyons donc dans ces Mémoires que ce qu’ils sont en réalité : l’écho des conversations d’un vieil officier qui nous raconte, à son point de vue particulier, son histoire,