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APPENDICE.

glet ; mais, en passant condamnation sur le fond, la forme laisse la plus haute idée des intentions, des vues, des talents de ses auteurs. Toutes les positions où se peut trouver un militaire, soit commandant, soit commandé, avec ses supérieurs, ses inférieurs, ses égaux, avec le soldat, le bourgeois, le paysan, sont en action avec les devoirs du militaire, les difficultés qui peuvent naître de chacune de ces positions et les règles de conduite pour vaincre ces difficultés ou pour les éluder. Les propos mis dans tous ces cas dans la bouche du militaire sont encore, même pour notre siècle, des chefs-d’œuvre de délicatesse, de finesse et d’honnêteté ; en un mot, les Mémoires de Pontis pourraient et devraient être aujourd’hui entre les mains de nos officiers, comme un excellent Traité de civilité militaire. Ils sont pour l’homme de guerre ce qu’est la Cyropédie, ce qu’est le Télémaque pour les souverains, ce qu’est pour les moines la fameuse Vie de saint Antoine… »

Voilà certes de l’exagération dans un autre sens, et je ne puis en vérité, tout ami de ces Messieurs que je suis, aller jusqu’à ce panégyrique. Du Fossé, en faisant moraliser son héros à l’occasion, n’a pas pensé à toutes ces belles choses. Au reste, la destinée posthume de Pontis, sa renommée, en durant et en se prolongeant jusqu’à nous, ne manque pas de piquant ; elle a eu ses accidents de toute sorte et ses vicissitudes. Si Voltaire a paru douter que l’homme ait jamais existé, il n’a pu faire que ses Mémoires n’aient au moins une qualité, la vie. Ils transportent dans le temps, ils intéressent ; on les lit jusqu’au bout avec plaisir. Aussi est-il arrivé que, malgré les protestations des historiens et des critiques, on a continué de les lire, qu’on y a puisé, qu’il en est resté dans les imaginations l’idée d’une figure originale, et que de nos jours, par une sorte de dédommagement et de revanche dont il se serait bien passé sans doute, Pontis est devenu… quoi ?… on ne l’aurait jamais deviné… un personnage essentiel de mélodrame, une cheville ouvrière d’intrigue, un d’Artagnan du temps de Henri IV et de Louis XIII (voir la belle Gabrielle et la Maison du Baigneur). Oh mon pauvre Pontis, mon cher solitaire ! où êtes-vous ? où votre ami Du Fossé vous a-t-il conduit sans le savoir ni le vouloir ?

Revenons au sérieux, et concluons avec des faits réels. Pontis, de son vivant, n’avait pu rester jusqu’à la fin dans son désert de Port-Royal ; il dut le quitter comme les autres ermites en 1660, et il alla demeurer à Paris. Il y vécut encore dix années et ne mourut que le 14 juin 1670, à l’âge de 87 ans. Le Père Rapin a essayé de le présenter dans les derniers temps comme un déserteur de l’Abbaye ; ce n’est pas juste. Si Pontis s’éloigna de Port-Royal de Paris dans le temps où M. Chamillard en devint directeur, il ne fit en cela que ce qui était naturel et commandé à un bon et fidèle Port-Royaliste ; mais il y revint demeurer dans le corps de logis du dehors, la dernière année de sa vie, au moment de la Paix de l’Église. Il y fut enterré devant la grille du chœur des Religieuses, ainsi qu’il