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PORT-ROYAL.

athée ; La Bruyère, avec beaucoup moins de divination sans doute, eut peut-être besoin de plus de courage. Quinze ou vingt ans plus tard encore, et le Jésuite Tellier régnant, ce que La Bruyère avait osé avec son courage adroit, nul autre peintre et moraliste ne l’aurait certainement pu, même avec tout l’art du premier. Il aurait fallu attendre à la Régence.

Au dehors, et envisagée monarchiquement, la carrière de Louis XIV a ses grandes divisions marquées par les traités de paix, Aix-la-Chapelle, Nimègue, etc. À l’intérieur, et du point de vue de la Cour, on la diviserait très-bien d’après les maîtresses ; il y a une autre manière aussi de la distinguer, laquelle n’est pas très-différente : c’est de la partager suivant les confesseurs.

Le bonhomme Annat ne compta jamais pour beaucoup ; il compta moins que jamais depuis son duel avec Pascal. Lorsque la reine Christine passa par Paris en 1656, on put s’apercevoir, à la manière dont elle le brusqua quand il vint la complimenter, qu’elle était en train de lire les petites Lettres[1]. Le jeune Roi, à peine émancipé, ne s’embarrassait guère, on le pense bien,

  1. Elle lui dit, entre autres choses piquantes, qu’en cas de confession ou de tragédie elle ne s’adresserait jamais à eux. Elle faisait allusion à la morale relâchée, et aussi à une tragédie qu’elle était allée entendre l’avant-veille chez les Jésuites, et dont elle s’était moquée hardiment (Mémoires de madame de Motteville). Cette réplique fit bruit à la Cour. Le Père Annat alla se plaindre auprès d’Anne d’Autriche, qui vint dire à la Reine de Suède qu’il ne fallait pas écouter les Jansénistes ; celle-ci répondit qu’elle n’avait vu aucun Janséniste. Mais Arnauld, qui rapporte cette parole (lettre du 30 septembre 1656), semble oublier qu’il a écrit quelques jours auparavant (17 septembre) : « On a donné les douze Lettres (les Provinciales) à la Reine de Suède ; elle les reçut avec joie ; mais nous ne savons pas encore le jugement qu’elle en a fait ; car se ne fut qu’avant-hier au soir qu’on les lui présenta, et elle partit hier pour la Cour. » Ce qu’elle en pensa, on vient de le voir par la réponse qu’elle fit au Père Annat le 20 septembre ; la potion prise le 15 au soir opérait.