Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 2, 1852.djvu/172

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JEANNE.

porte. Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça, Monsieur », dit Jeanne en posant le plateau sur la table ; et elle porta la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que cette apparition était fatale, et la regardait comme un coup du sort, alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une question ? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit d’un air tranquille qu’elle attendait ses commandements.

XV.

NUIT BLANCHE.

« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre intention est de vous marier ? »

Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité ; mais il n’était orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses et philosophiques. Loyauté, dévouement, patience, telle était sa devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion, et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le choquaient. Alors il ne répondait que par ce hô ! qui disait beaucoup dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de son mécontentement, et quelquefois de sa joie.

Jeanne fut très-étonnée de cette question dans la bouche d’un homme qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter, Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela ?

— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande, mademoiselle Jeanne, très-sérieusement, si vous êtes libre de vous marier ?

— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne.

— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance.

— Et pour qui donc, Monsieur ?

— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir pour qui.

— C’est vrai ! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien ?

— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que vous ne pouvez pas épouser ?

— Ah çà ! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas.

— Écoutez, mon enfant ; je vous prie de me dire la vérité comme à un ami.

— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis puisque nous ne nous connaissons quasiment pas ?

— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très-bien sans que vous me connaissiez.

— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici ?

Pour la première fois de sa vie, dir Arthur eut un instinct de ruse, bien innocente à la vérité.

— Peut-être que je l’ai connue, votre mère ? dit-il, devinant que c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne.

Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé à regarder la figure de l’Anglais ; elle ne se rendait pas compte de son âge. Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, qu’il eût une épaisse chevelure, une belle figure très fraîche, des dents magnifiques, le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa manière sévére de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.

— Si vous me parlez, de ma pauvre chère défunte, c’est différent, dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire ?

— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M. Guillaume, votre frère de lait ; je désire que vous soyez heureuse, je me fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et répondez-moi sans crainte.

— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne, peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps ; mais ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne ne me fait envie pour le mariage.

— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous paraissez tant aimer et regretter ?

— Oh ! oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne demande pas mieux.

M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas.

— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le mariage ?

— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas du tout !

— Eh bien ! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi, moi ? En ce cas, je ne dis plus rien, mon intention n’est pas de vous offenser.

— Oh ! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que, pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité. Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai pas.

— Eh bien ! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous désireriez le mari que vous accepteriez ?

— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me demandez là.

— Mais je suppose ! Vous ne pouvez même pas supposer ? Vous ne savez donc pas ce qu’on entend par une supposition ?

— Si Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous.

— Eh bien ! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari, comment le voudriez-vous ?

— Vous m’en demandez trop ! Je vous dis que je ne sais pas.

— Eh bien ! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas ?