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LAVINIA.

gret, je vous dois et je vous accorde de tout mon cœur ce faible dédommagement. En ce cas, comme je ne veux pas vous faire sacrifier un temps précieux à m’attendre, je vais vous fixer le jour, afin que vous ne me trouviez point absente. Soyez donc à Saint-Sauveur le 15, à neuf heures du soir. Vous irez m’attendre chez moi, et vous me ferez avertir par ma négresse. Je rentrerai aussitôt. Le paquet sera prêt… Adieu. »

Sir Lionel fut désagréablement frappé de l’arrivée du second billet. Elle le surprit au milieu d’un projet de voyage à Luchon, pendant lequel la belle miss Ellis, sa prétendue, comptait bien sur son escorte. Le voyage devait être charmant. Aux eaux, les parties de plaisir réussissent presque toujours, parce qu’elles se succèdent si rapidement qu’on n’a pas le temps de les préparer ; parce que la vie marche brusque, vive et inattendue ; parce que l’arrivée continuelle de nouveaux compagnons donne un caractère d’improvisation aux plus menus détails d’une fête.

Sir Lionel s’amusait donc aux eaux des Pyrénées, autant qu’il est séant à un bon Anglais de s’amuser. Il était en outre passablement amoureux de la riche stature et de la confortable dot de miss Ellis ; et sa désertion, au moment d’une cavalcade si importante (mademoiselle Ellis avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris pommelé, qu’elle se promettait de faire briller en tête de la caravane), pouvait devenir funeste à ses projets de mariage. Cependant la position de sir Lionel était embarrassante ; il était homme d’honneur et des plus délicats. Il fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce cas de conscience.

Mais, pour forcer le jovial Henry à lui accorder une attention sérieuse, il commença par le quereller.

« Étourdi et bavard que vous êtes ! s’écria-t-il en entrant ; c’était bien la peine d’aller dire à votre cousine que ses lettres étaient entre mes mains ! Vous n’avez jamais été capable de retenir sur vos lèvres une parole dangereuse. Vous êtes un ruisseau qui répand à mesure qu’il reçoit ; un de ces vases ouverts qui ornent les statues des naïades et des fleuves ; le flot qui les traverse ne prend pas même le temps de s’y arrêter…

— Fort bien, Lionel ! s’écria le jeune homme ; j’aime à vous voir dans un accès de colère : cela vous rend poétique. Dans ces moments-là vous êtes vous-même un ruisseau, un fleuve de métaphores, un torrent d’éloquence, un réservoir d’allégories…

— Ah ! il s’agit bien de rire ! s’écria Lionel en colère ; nous n’allons plus à Luchon.

— Nous n’y allons plus ! Qui a dit cela ?

— Nous n’y allons plus, vous et moi ; c’est moi qui vous le dis.

— Parlez pour vous tant qu’il vous plaira ; pour moi, je suis bien votre serviteur.

— Moi, je n’y vais pas, et par conséquent ni vous non plus. Henry, vous avez fait une faute, il faut que vous la répariez. Vous m’avez suscité une horrible contrariété ; votre conscience vous ordonne de m’aider à la supporter. Vous dînez avec moi à Saint-Sauveur.

— Que le diable m’emporte si je le fais ! s’écria Henry ; je suis amoureux fou depuis hier soir de la petite Bordelaise dont je me suis tant moqué hier matin. Je veux aller à Luchon, car elle y va : elle montera mon yorkshire, et elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine Margaret Ellis.

— Écoutez, Henry, dit Lionel d’un air grave ; vous êtes mon ami ?

— Sans doute ; c’est connu. Il est inutile de nous attendrir sur l’amitié dans ce moment-ci. Je prévois que ce début solennel tend à m’imposer…

— Écoutez-moi, vous dis-je, Henry ; vous êtes mon ami, vous vous applaudissez des événements heureux de ma vie, et vous ne vous pardonneriez pas légèrement, je suppose, de m’avoir causé un préjudice, un malheur véritable ?

— Non, sur mon honneur ! Mais de quoi est-il question ?

— Eh bien ! Henry, vous faites manquer peut-être mon mariage.

— Allons donc ! quelle folie ! parce que j’ai dit à ma cousine que vous aviez ses lettres, et qu’elle vous les réclame ? Quelle influence lady Lavinia peut-elle exercer sur votre vie après dix ans d’oubli réciproque ? Avez-vous la fatuité de croire qu’elle ne soit pas consolée de votre infidélité ? Allons donc, Lionel ! c’est par trop de remords ! le mal n’est pas si grand ! il n’a pas été sans remède, croyez-moi bien… »

En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main à sa cravate et jetait un coup d’œil au miroir ; deux actes qui, dans le langage consacré de la pantomime, sont faciles à interpréter.

Cette leçon de modestie, dans la bouche d’un homme plus fat que lui, irrita sir Lionel.

« Je ne me permettrai aucune réflexion sur le compte de lady Lavinia, répondit-il en tâchant de concentrer son amertume. Jamais un sentiment de vanité blessée ne me fera essayer de noircir la réputation d’une femme, n’eussé-je jamais eu d’amour pour elle.

— C’est absolument le cas où je suis, reprit étourdiment sir Henry ; je ne l’ai jamais aimée, et je n’ai jamais été jaloux de ceux qu’elle a pu mieux traiter que moi ; je n’ai d’ailleurs rien à dire de la vertu de ma glorieuse cousine Lavinia ; je n’ai jamais essayé sérieusement de l’ébranler…

— Vous lui avez fait cette grâce, Henry ? Elle doit vous en être bien reconnaissante !

— Ah ça, Lionel ! de quoi parlons-nous, et qu’êtes-vous venu me dire ? Vous sembliez hier fort peu religieux envers le souvenir de vos premières amours ; vous étiez absolument prosterné devant la radieuse Ellis. Aujourd’hui, où en êtes-vous, s’il vous plaît ? Vous semblez n’entendre pas raison sur le chapitre du passé, et puis vous parlez d’aller à Saint-Sauveur au lieu d’aller à Luchon ! Voyons, qui aimez-vous ici ? qui épousez-vous ?

— J’épouse miss Margaret, s’il plaît à Dieu et à vous.

— À moi ?

— Oui, vous pouvez me sauver. D’abord, lisez le nouveau billet que m’écrit votre cousine. Est-ce fait ? Fort bien. À présent, vous voyez, il faut que je me décide entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme à conquérir et une femme à consoler.

— Halte-là, impertinent ! s’écria Henry ; je vous ai dit cent fois que ma cousine était fraîche comme les fleurs, belle comme les anges, vive comme un oiseau, gaie, vermeille, élégante, coquette : si cette femme-là est désolée, je veux bien consentir à gémir toute ma vie sous le poids d’une semblable douleur.

— N’espérez pas me piquer, Henry ; je suis heureux d’entendre ce que vous me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous m’expliquer l’étrange fantaisie qui porte lady Lavinia à m’imposer un rendez-vous ?

— Ô stupide compagnon ! s’écria Henry ; ne voyez-vous pas que c’est votre faute ? Lavinia ne désirait pas le moins du monde cette entrevue : j’en suis bien sûr, moi ; car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui demandai si le cœur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin de Saint-Sauveur à Bagnères, à l’approche d’un groupe de cavaliers au nombre desquels vous pouviez être, elle me répondit d’un air nonchalant : « Vraiment ! peut-être que mon cœur battrait si je venais à le rencontrer. » Et le dernier mot de sa phrase fut délicieusement modulé par un bâillement. Oui, ne mordez pas votre lèvre, Lionel, un de ces jolis bâillements de femme tout petits, tout frais, si harmonieux qu’ils semblent polis et caressants, si longs et si traînants qu’ils expriment la plus profonde apathie et la plus cordiale indifférence. Mais vous, au lieu de profiter de cette bonne disposition, vous ne pouvez pas résister à l’envie de faire des phrases. Fidèle à l’éternel pathos des amants disgraciés, quoique enchanté de l’être, vous affectez le ton élégiaque, le genre lamentable ; vous semblez pleurer l’impossibilité de la voir, au lieu de lui dire naïvement que vous en étiez le plus reconnaissant du monde…

— De telles impertinences ne peuvent se commettre.