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ISIDORA.

aient l’intention de réparer tant de crimes ? Ceux-là sont pauvres. Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma cellule, je ne pourrai pas l’assister. Après-demain, si je n’ai pas trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on retiendra mon manteau.

Ce matin, la portière qui range ma chambre m’a dit en m’appelant à la fenêtre :

« Voici madame qui se promène dans son jardin. »

Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l’une comme dans l’autre. J’ai regardé machinalement. J’ai vu une femme qui m’a paru fort belle, quoique très-pâle et un peu grasse. Elle traversait lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j’aperçois les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le vitrage.

Encore irrité de ce qui venait de se passer, j’ai demandé à la sorcière si sa maîtresse était aussi méchante qu’elle.

« Ma maîtresse ? a-t-elle répondu d’un air hautain, elle ne l’est pas : je ne connais que monsieur, je ne sers que monsieur.

— Alors, c’est monsieur qui est impitoyable ?

— Monsieur ne se mêle de rien ; c’est son premier locataire qui commande ici, heureusement pour lui ; car monsieur n’entend rien à ses affaires et achèverait de se faire dévorer. »

Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait banqueroute de vingt francs !

CAHIER No 1. — TRAVAIL.

— Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas et qu’il me soit impossible de les constater par ma propre expérience.

L’être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son être physique. Dans le seul fait d’avoir accepté si longtemps et si aveuglément son état de contrainte et d’infériorité sociale, il y a quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité qu’il n’y en a chez l’homme.

Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n’est pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement des sociétés la domination du riche et du puissant. C’est qu’il n’a pas reçu, plus que la femme, par l’éducation, l’initiation à l’égalité…

Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le pauvre et la femme.

La femme est pauvre sous le régime d’une communauté dont son mari est chef ; le pauvre est femme, puisque l’enseignement, le développement, est refusé à son intelligence, et que le cœur seul vit en lui.

Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui peuvent me conduire à une solution.

Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons d’abord.

CAHIER No 2. — JOURNAL.

29.

— J’ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j’avais trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix discordante de la portière m’a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans la vie d’émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.

Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin ; mais ils répondront, et il paiera si on lui en donne le temps.

Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui touche mon mince revenu de campagne m’oublie et me néglige. Il ne le ferait pas si j’étais un meilleur client, si j’avais trente mille livres de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n’est pas arriéré ; mais je me trouve dans l’impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux voisin. J’ai offert d’être sa caution ; mais la malheureuse portière, cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres meubles, dont maintes fois elle a dressé l’inventaire dans sa pensée : et d’une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher à étouffer un reste de pitié, elle m’a répondu que je n’avais pas un mobilier à répondre pour deux, et qu’il lui était interdit d’accepter la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors, touché de la situation de mon voisin, j’ai écrit au propriétaire un billet dont j’attache ici le brouillon avec une épingle.

« Madame,

« Il y a dans votre maison de la rue de ***, no 4, un pauvre homme qui paie quatre-vingts francs de loyer, et qu’on va mettre dehors parce que son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable ; ne permettez pas qu’on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d’argent et de recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont toujours de l’influence), et faites-le admettre à l’hôpital, ou accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme ; ayez un peu de confiance, si ce n’est un peu de générosité.

« Jacques Laurent.»

CAHIER No 1. — TRAVAIL.

Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l’intelligence serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais n’est-il pas beaucoup d’hommes en qui le travail du cerveau a totalement atrophié les facultés aimantes ? La plupart des savants, ou seulement des hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à la politique ambitieuse, beaucoup d’artistes, de gens de lettres, ne sont-ils pas dans le même cas ? Ce sont des êtres incomplets, et, j’ose le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de tous ! Or donc, l’induction des pédants, qui concluent de l’inaction sociale apparente de la femme, qu’elle est d’une nature inférieure, est d’un raisonnement…

CAHIER No 2. — JOURNAL.

30 décembre.

Absurde ! Évidemment je l’ai été. Ces valets m’auront pris pour un galant de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration d’amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien ! Mais je n’en ai pas moins été d’une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La dame m’a paru belle quand je l’ai aperçue dans son jardin. Son mari est jaloux, je vois ce que c’est… Ou peut-être ce propriétaire n’est-il pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand je lui demandais à parler à madame la comtesse ; et cette soubrette qui m’a repoussé de l’antichambre avec de grands airs de prude… Il y avait un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j’ai à peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et de triste comme serait l’asile d’une âme souffrante et fière… Je ne sais pourquoi je m’imagine que la femme qui demeure là n’est pas complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être ! N’importe, un vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux vieillard que je ne puis sauver moi-même.