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ISIDORA.

vant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos réflexions…

— Il est bon qu’elle les sache, mon fils, s’écria la vieille tante. Je voudrais qu’elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se bien pénétrer de notre mépris.

— Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme d’un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse fatuité ; elles triomphent du dépit qu’elles causent, et toute leur gloire est de faire enrager les gens comme il faut.

— Qu’elle vienne essayer de me narguer ! dit la cousine d’une voix sèche et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez !

— Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la vôtre, que vous ne protestez pas avec nous ?

— Je n’en sais rien, répondit madame de T…, cela dépendra tout à fait de sa conduite et de sa manière d’être ; mais ce que je sais, c’est qu’il me serait beaucoup plus difficile qu’à vous de l’humilier et de l’outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu’à un certain degré, au lieu que moi… je suis sa belle-sœur ! elle est la veuve de mon frère, d’un homme qu’elle a aimé, que je chérissais et pour lequel aucun de vous n’a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup d’indulgence. »

Au mot de belle-sœur, un cri d’indignation avait retenti dans tout le salon, et la vieille tante s’était vigoureusement frappé la poitrine de son éventail ; la cousine abaissa son voile sur sa figure ; l’oncle soupira ; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet dans un léger trépignement d’ironie. D’autres parents, qui se trouvaient là, et qui jouaient convenablement, de l’œil et du sourire, leur rôle de comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas imiter l’exemple de madame de T…

« Ma chère nièce, dit enfin l’oncle, je ne suis pas le partisan de vos idées philosophiques ; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer l’oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu’on accuse ; mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature infâme a été appelée par votre frère à l’honneur de porter son nom et d’hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la rencontrer chez vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l’en faire sortir. »

Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T…, restée seule de son avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses habitudes de douceur.

« Ah çà, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu’ils furent tous sortis, est-ce sérieusement que vous parlez d’admettre Isidora auprès de vous ?

— Je n’ai parlé que d’examiner ma conscience et mon jugement sur le parti que j’ai à prendre, Adhémar ; mais, en attendant, je vous engage, par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d’Isidora, sous lequel madame de S… vous est sans doute désavantageusement connue. Il me semble que, plus vous l’outragerez dans vos paroles, plus vous aggraverez la tache imprimée à notre famille.

Désavantageusement connue ? Non, je ne me servirai pas de ce mot-là, repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d’ambre. C’était une trop belle personne pour que l’avantage de la connaître ne fût pas recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les relations qu’une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme elle… Alors je présume que…

— Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre, et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C’est comme un affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.

— Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses si sérieusement. Eh ! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules de ce genre étaient de sanglants affronts ? Dans notre vie de jeunes gens, lequel de nous n’a connu la mauvaise fortune de voir ou de ne pas voir sa maîtresse s’oublier un instant dans les bras d’un ami et même d’un cousin ? Peccadilles que tout cela ! Vous ne pouvez pas vous douter de ce que c’est que la vie de jeune homme, ma cousine ; vous, surtout, qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d’une vieille femme : vous n’avez pas la moindre notion…

— Dieu merci ! c’est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos enseignements. Je ne vous demande qu’un mot. Cette femme n’a-t-elle pas aimé beaucoup mon frère, dites ?

— Beaucoup ! c’est possible. Ces femmes-là aiment parfois l’homme qu’elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne pouvez pas les juger !

— Je le sais, et ce m’est une raison de plus de ne pas les condamner sans chercher à les comprendre.

— Parbleu ! ma chère, c’est une étude qui vous mènera loin, si vous en avez le courage ; mais je ne crois point que vous l’ayez.

— Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme a été plein d’orages…

— Le mot est bénin.

— D’égarements, si vous voulez ; mais je sais aussi que, depuis plusieurs années, elle s’est conduite avec dignité ; et la marque de haute estime que mon frère a voulu lui donner en l’épousant à son lit de mort, en est une preuve. Parlez donc ; pensez-vous, en votre âme et conscience, qu’elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l’envie qu’elle avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu’elle aurait fait de l’épouser ?

— D’abord, Alice, je nie le principe ; je suis donc forcé de nier la conséquence. Cette femme avait pris l’habitude de l’hypocrisie ; elle mettait plus d’art dans sa conduite ; elle avait éloigné d’elle tous ses anciens amants ; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon du jardin de votre frère ; elle cultivait des fleurs ; elle lisait des romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne ! elle faisait l’esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique, la pécheresse convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l’Italie, dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange, je l’ai reconnue, au bal de l’Opéra, en aventure non équivoque avec un joli garçon de province, maître d’école ou clerc de procureur, à en juger par sa mine !…

— Vous vous serez trompé ! sous le masque et le domino !…

— Sous le domino, à moins d’être un écolier, on reconnaît toujours la démarche d’une femme qu’on a connue intimement. Ne rougissez pas, cousine ; je m’exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l’honneur ! que cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en fournirai, car j’ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici, sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne, située mur mitoyen. C’était un pauvre hère, qui avait reçu d’elle de l’argent pour s’acheter des bottes, je présume. Ils s’étaient vus deux ou trois fois dans la série ; la porte de votre jardin leur servait de communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de chambre qui m’a donné ces détails, et le jockey qui porta l’argent. La dernière nuit qu’Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le pavillon, dans l’appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut alors qu’averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu’elle déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut alors qu’ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre Félix n’est pas revenu, et qui s’est terminé pour lui par deux causes extrêmement tristes : une maladie mortelle et un mariage avilissant.

— Assez, Adhémar ! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.