Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, 1853.djvu/200

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JACQUES.

de quelques injustices. Je te dirai même que je crains qu’il n’ait porté un jugement de ce genre sur ma mère. Il est certain qu’il ne l’aime pas et qu’elle lui a déplu dès le premier jour ; il ne me l’a pas dit, mais je l’ai vu. Lorsque M. Borel le tira de sa méditation et de son nuage de tabac pour nous le présenter, il vint comme malgré lui, et nous salua avec une froideur glaciale. Ma mère, qui a les manières hautes et froides, comme tu sais, fut extraordinairement aimable avec lui. « Permettez-moi de vous prendre la main, lui dit-elle ; j’ai beaucoup connu monsieur votre père, et vous quand vous étiez enfant. — Je le sais, Madame, » répondit Jacques sèchement et sans avancer sa main vers celle de ma mère. Je crois qu’elle dut s’en apercevoir, car cela était très-visible ; mais elle est trop prudente et trop habile pour avoir jamais une attitude gauche. Elle feignit de prendre la répugnance de M. Jacques pour de la timidité, et elle insista en lui disant : « Donnez-moi donc la main ; je suis pour vous une ancienne amie. — Je m’en souviens bien, Madame, » répondit-il d’un ton encore plus étrange ; et il serra la main de ma mère d’une manière presque convulsive. Cette manière fut si singulière que les Borel se regardèrent d’un air étonné, et que ma mère, qui n’est pourtant pas facile à déconcerter, retomba sur sa chaise plutôt qu’elle ne se rassit, et devint pâle comme la mort. Un instant après, Jacques retourna dans le jardin, et ma mère me fit chanter une romance dont parlait Eugénie. Jacques m’a dit depuis qu’il m’avait écoutée sous la fenêtre, et que ma voix lui avait été sur-le-champ tellement sympathique qu’il était rentré pour me regarder ; jusque-là il ne m’avait pas vue. De ce moment il m’a aimée, du moins il le dit ; mais je te parle d’autre chose que de ce que j’ai dessein de te dire.

Nous en étions aux singularités de Jacques ; je veux t’en raconter une autre. L’autre jour il vint nous voir au moment où je sortais de la maison avec une soupe dans une écuelle de terre et un tablier d’indienne bleue autour de moi ; j’avais pris la petite porte de derrière pour ne rencontrer personne dans ce bel équipage. Le hasard voulut que M. Jacques, par un caprice digne de lui, se fût engagé dans cette ruelle avec son beau cheval. « Où allez-vous ainsi ? » me dit-il en sautant à terre et en me barrant le passage. J’aurais bien voulu l’éviter, mais il n’y avait pas moyen. « Laissez-moi passer, lui dis-je, et allez m’attendre à la maison ; je vais porter à manger à mes poules. — Et où sont-elles donc vos poules ? Parbleu ! je veux les voir manger. » Il mit la bride sur le cou de son cheval en lui disant : « Fingal, allez à l’écurie ; » et son cheval, qui entend sa parole comme s’il connaissait la langue des hommes, obéit sur-le-champ. Alors Jacques m’ôta l’écuelle des mains, enleva sans façon le couvercle, et, voyant une soupe de bonne mine : « Diable ! dit-il, vous nourrissez bien vos poules ! Allons, je vois que nous allons chez quelque pauvre. Il ne faut pas me faire un secret de cela, à moi ; c’est une chose toute simple et que j’aime à vous voir faire par vous-même. J’irai avec vous, Fernande, si vous me le permettez. » Je mis mon bras sous le sien, et nous marchâmes vers la maison de la vieille Marguerite, dont je t’ai parlé souvent.M. Jacques portait toujours la soupe avec ses gants de chamois jaune paille, et d’un air si aisé qu’il semblait n’avoir pas fait autre chose de sa vie. « Un autre que moi, me dit-il chemin faisant, trouverait certainement ici l’occasion de vous faire de magnifiques compliments, louerait en prose et en vers votre charité, votre sensibilité, votre modestie ; moi, je ne vous dis rien de cela, Fernande, parce que je ne suis pas étonné de vous voir pratiquer les vertus que vous avez. Manquer de douceur et de miséricorde serait horrible en vous ; alors votre beauté, votre air de candeur, seraient des mensonges détestables de la nature. En vous voyant, je vous ai jugée sincère, juste et sainte ; je n’avais pas besoin de vous rencontrer sur le chemin d’une chaumière pour savoir que je ne m’étais pas trompé. Je ne vous dirai donc pas que vous êtes un ange à cause de cela, mais je vous dis que vous faites ces choses-là parce que vous êtes un ange. »

Je te demande pardon de te rapporter cette conversation ; tu penseras peut-être qu’il y a un peu de vanité à te redire les douceurs que me conte M. Jacques. Et au fait, ma bonne Clémence, je crois bien qu’il y en a en effet. Je suis toute glorieuse de son amour ; moque-toi de moi, cela n’y changera rien.

Mais n’ai-je pas raison de te rapporter tous ces détails, puisque tu veux connaître toutes les particularités de mon amour et tout le caractère de mon fiancé ? Tu ne me gronderas pas cette fois pour avoir été trop laconique. Je continue.

Nous arrivons donc chez la mère Marguerite. La bonne femme fut tout étonnée de se voir apporter la soupe par un beau monsieur en gants jaunes. La voilà qui me fait ses bavardages accoutumés, qui me demande au nez de Jacques si c’est là mon mari, qui fait toute sorte de vœux pour moi, qui me raconte ses maux, qui me parle surtout de son loyer qu’elle est forcée de payer, et qui me regarde d’un air piteux, comme pour me dire que je devrais bien lui apporter quelque chose de mieux que la soupe. Moi, je n’ai pas d’argent ; ma mère n’en a guère et ne m’en donne pas du tout. J’étais triste comme je le suis souvent de ne pouvoir soulager que la centième partie des maux que je vois. Jacques avait l’air de ne pas entendre un mot de tout cela. Il avait trouvé sur une planche une vieille bible mangée des rats, et il semblait la lire avec attention ; tout à coup, pendant que Marguerite parlait encore, je sens tomber doucement dans la poche de mon tablier quelque chose de lourd ; j’y porte la main, j’y trouve une bourse ; je ne fis semblant de rien, et je donnai à la vieille la petite somme dont elle avait besoin.

Tout allait bien : Jacques avait l’air doux et tranquille ; mais voilà qu’en sortant j’eus la mauvaise idée de dire tout bas à Marguerite que le présent venait de Jacques. Alors elle se mit à lui adresser ses remerciements et ces bénédictions du pauvre qui sont vraiment un peu prolixes, un peu niaises, mais qu’il faut, ce me semble, accepter, puisque c’est la seule manière dont le pauvre puisse s’acquitter. Eh bien, sais-tu ce que fit Jacques ? Il fronça deux ou trois fois le sourcil d’un air d’impatience, et finit par interrompre la litanie de la vieille en lui disant d’un ton dur et impérieux : « C’est bon ; en voilà assez ! » La pauvre femme resta interdite et humiliée. Moi, je me sentis un peu d’humeur contre Jacques. Quand nous fûmes à quelques pas de la maisonnette, je lui en fis des reproches. Il sourit, et, au lieu de se justifier, il me dit en me prenant par la main : « Fernande, vous êtes une bonne enfant, et moi je suis un vieux homme ; vous avez raison d’aimer les épanchements de la reconnaissance que vous inspirez, c’est un plaisir innocent qui vous engage à persévérer. Pour moi, je ne puis plus m’amuser de ces choses-là, et elles me causent au contraire un ennui intolérable. — Je suis disposée, lui dis-je, à croire que vous avez raison en tout ce que vous faites, et je croirai volontiers que c’est moi qui ai tort ; mais expliquez-vous : faites que je vous connaisse bien, Jacques, et que je n’aie jamais l’idée de vous blâmer, quelque chose qui arrive. » Il sourit encore, mais d’un air triste, et, loin de m’accorder l’explication que je lui demandais, il se borna à me répéter : « Je vous ai dit, ma chère enfant, que vous aviez raison, et que je vous aimais ainsi. » Ce fut tout. Il me parla d’autre chose, et, malgré moi, je restai triste et inquiète tout ce jour-là.

Voilà comme il est souvent ; il y a en lui des choses qui m’effraient, parce que je ne peux pas m’en rendre compte, et il a tort, je pense, de ne pas vouloir se donner la peine de me les faire comprendre. Mais que d’autres choses en lui qui sont dignes d’admiration et d’enthousiasme ! J’ai tort de m’occuper tant des petits nuages, quand j’ai un si beau ciel à contempler ! C’est égal, dis-moi ton avis sur ces misères ; j’ai une grande confiance en ton bon sens, et je suis habituée à voir un peu par tes yeux. Ce n’est pas ce qui plaît le plus à maman. Enfin, j’aurai bientôt la liberté de t’écrire sans me cacher. Adieu, chère Clémence. Je n’attendrai pas ta réponse pour t’écrire une seconde lettre. Je t’embrasse mille fois.

Ton amie, Fernande de Theursan.