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JACQUES.

être, sur tous les visages. Je sentis que je devenais rouge, mais cela m’était égal ; j’étais inquiète de Jacques, je réitérai ma question. « J’ai eu quelques douleurs de tête, répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n’est rien du tout, et ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe. » On parla d’autre chose, et il sortit. « Je crains que Jacques ne soit réellement malade, dit Eugénie en le regardant s’éloigner. — Mais il faudrait savoir s’il n’a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup d’intérêt. — Oh ! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel brusquement ; il ne peut pas supporter qu’on s’occupe de lui quand il souffre. — Parbleu ! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs ; il a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout autre que lui. — Il en souffre rarement, dit Eugénie ; mais je crains qu’aujourd’hui il n’ait beaucoup souffert. — Qui est-ce qui peut jamais savoir si Jacques souffre ? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait de chair humaine ? — Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de dragons ; mais je crois que c’est l’âme d’un diable qui est dans ce corps-là. — C’est l’âme d’un ange plutôt, dit Eugénie. — Ah ! voilà madame Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine ; je ne sais pas ce que Jacques chante à l’oreille des femmes, mais elles ne parlent jamais de lui que comme d’un chérubin ; et nous, pauvres pécheurs, on publie nos vertus civiles et militaires. (Ceci est une plaisanterie favorite du capitaine.) — Oh ! pour moi, dit Eugénie, je professe une espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l’ordonne ainsi à tous ceux qui sont ici. » On m’adressa indirectement quelques épigrammes affectueuses, qui avaient la meilleure volonté du monde de me faire plaisir, mais qui m’embarrassèrent un peu. Je pris le bras de mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin ; mais je lui confessai que je mourais d’envie d’entendre le reste de la conversation sur Jacques, et elle me conduisit près d’une fenêtre d’où l’on entend tout ce qui se dit dans le salon. J’entendis la voix de M. Borel, et je compris qu’il parlait à un de ces messieurs qui ne connaît Jacques que très-peu. « Vous voyez bien la figure pâle et l’air distrait de Jacques, disait-il, je ne sais pas si vous avez fait attention à ce petit chantonnement qu’il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe, ou quand il taille son crayon pour dessiner ? Eh bien ! quand il souffre beaucoup, tous ses témoignages de douleur et d’impatience se réduisent à cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions où je n’avais pas envie de chanter. À Smolensk, quand on m’a amputé deux doigts du pied, et quand on lui a retiré deux balles qui s’étaient proprement logées entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné, M. Jacques chantonnait. » Ici M. Borel se mit à imiter parfaitement le petit Lila Burello de Jacques. Ces messieurs se mirent à rire. Quant à moi, l’image que ce récit m’avait fait passer devant les yeux, Jacques sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m’avait donné une sueur froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, que j’aime Jacques ; car j’étais bien indifférente aux douleurs de M. Borel, et tandis qu’Eugénie sans doute frémissait en y pensant, il m’était absolument égal qu’il eût deux ou trois doigts de plus ou de moins au pied.

« Vous souvenez-vous, dit une autre voix, de l’arrivée de Jacques au régiment, la veille de *** ? — Ah ! brave Jacques ! il avait seize ans, dit un autre interlocuteur ; il avait l’air d’une jolie petite demoiselle. Ils étaient là cinq ou six enfants de famille, débarqués depuis une heure, enveloppés de surtouts fourrés par leurs mamans, gentils, bien peignés, roses, et pas trop contents de coucher à l’auberge en plein champ. Jacques était là aussi avec sa petite mine, pâle déjà, un petit commencement de moustache et sa petite chanson entre les dents. L’un disait : Celui-là est le plus ridicule de tous ; il veut faire le luron, et il est déjà blanc comme un linge. Un autre disait : M. Jacques est le César de la société ; au premier coup de canon, il chantera sur un autre ton. — Lorrain… Qui est-ce qui se souvient du lieutenant Lorrain, avec son grand diable de nez, ses mauvaises plaisanteries, et son album de caricatures qui ne le quittait pas plus que son sabre ? Un habile dessinateur, ma foi ! et le meilleur tireur du régiment. Voilà que mon animal, à la lueur du feu du bivouac, s’amuse avec un bout de charbon à vous crayonner la charge de Jacques et de ses petits compagnons, avec des éventails et des ombrelles ; il avait écrit au-dessous : Gens riches allant à la bataille. Jacques passe derrière lui, se penche sur son épaule, et dit avec l’air doux et gentil qu’il a toujours conservé : « C’est très-joli, cela ! — Vous en êtes content ? dit Lorrain. — Très-content, répond Jacques. — Et moi aussi, » reprend Lorrain. Tout le monde de rire. Jacques s’assied sans se déconcerter le moins du monde, et me prie de lui prêter ma pipe. J’avais envie de la lui casser sur la figure. « Est-ce que vous n’en avez pas une ? — Non, répondit-il ; je n’ai jamais fumé de ma vie ; j’ai envie d’essayer : comment s’y prend-on ? — On allume de ce côté-là et on la met dans sa bouche, et puis on tire de toutes ses forces jusqu’à ce que la fumée sorte par le côté opposé. » Jacques secoue la tête d’un air de simplicité et prend la pipe. Nous espérions le voir tousser ou s’enivrer ; chacun charge la sienne et la lui présente l’une après l’autre, en lui versant des rasades d’eau-de-vie à griser un bœuf. Je ne sais pas s’il les escamotait ; mais sa figure ne fit pas un pli, son gosier n’eut pas une convulsion ; il but et fuma la moitié de la nuit sans sortir de son sang-froid et sans se laisser entamer par la moindre taquinerie ; on eût dit que sa nourrice l’avait élevé avec de l’eau-de-vie et de la fumée de pipe. Le capitaine Jean, que voilà, et qui se souvient bien de ce que je raconte, vint me taper sur l’épaule et me dire : « Vous voyez bien cet oiseau-mouche ? Eh bien ! je vous dis, Borel, que ce sera une de nos meilleures moustaches. Je connais cela ; c’est une petite race de vieux buis bien sec, et c’est plus solide qu’une grande massue de fer. Son père est un brigand, mais un sabreur ; celui-ci aura plus de sang-froid, et si un boulet ne le raie pas demain de mes tablettes, il fera vingt campagnes sans se plaindre de cors aux pieds. Le lendemain, chacun sait comme Jacques fit ses preuves et fut décoré sur le champ de bataille. — Vous croyez qu’il était glorieux après cela, dit le capitaine de dragons ; qu’il sautait comme font les enfants à qui ces fortunes-là arrivent, ou bien qu’il s’en allait dans les petits coins, comme nous faisions, nous autres, pour regarder sa croix et la baiser ? Il avait l’air aussi indifférent à cela qu’il l’avait été à la caricature de Lorrain, au premier feu et à sa première blessure. Il reçut toutes les poignées de main d’un air franc et amical, mais sans montrer ni étonnement ni joie. Je ne sais pas ce qui peut faire rire ou pleurer Jacques, et, quant à moi, je me suis souvent demandé si ce n’était pas un de ces spectres auxquels croient les Allemands. — Vous n’avez donc pas vu Jacques amoureux ? dit M. Borel. Alors vous l’auriez vu fondre comme la neige au soleil ; il n’y a que les femmes qui aient du pouvoir sur cette tête-là ; aussi y ont-elles fait de fiers ravages ! En Italie… » M. Borel s’interrompit, et je compris que quelqu’un, Eugénie sans doute, lui avait fait signe de se taire. Cela me donna une impatience, une curiosité et une inquiétude épouvantables.

« Je voudrais savoir, dit Eugénie après un instant de silence, où il a trouvé le temps d’apprendre tout ce qu’il sait en littérature, en poésie, en musique, en peinture ! — Qui diable le sait ? répondit le capitaine ; moi, je crois qu’il est venu au monde comme ça ; ce qu’il y a de sûr, c’est que ce n’est pas moi qui le lui ai appris. — Sous ce rapport, dit ma mère, je crois pouvoir présumer que son éducation était faite avant qu’il entrât au service. Je l’ai connu à l’âge de dix ans, et il était extraordinairement instruit pour son âge. Il avait l’aplomb et l’assurance d’un homme ; il a dû se développer remarquablement vite. — Le capitaine Jean a bien un peu raison, observa M. Borel, quand il dit que Jacques n’appartient pas tout à fait à l’espèce humaine ; il y a dans son corps et dans son esprit une trempe d’acier dont le secret est perdu sans doute. Ainsi, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, il a paru plus âgé qu’il ne l’était en effet, et depuis ce temps-là il paraît plus jeune qu’il ne l’est réellement. —