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JACQUES.

ver ainsi que je ne t’ai rien retiré de ma confiance ; mais si je reviens à toi, n’en conclus pas, malicieuse, que ma lune de miel est finie ; tu vas voir que non.



J’arrêtai le bras du curé… (Page 22.)

Si j’aime toujours mon mari autant que le premier jour ? Oh ! certainement, Clémence, et même je puis dire que je l’aime bien plus. Comment pourrait-il en être autrement ? Chaque jour me révèle une nouvelle qualité, une nouvelle perfection de Jacques. Sa bonté pour moi est inépuisable, sa tendresse, délicate comme celle d’une bonne mère pour son enfant. Aussi chaque jour me force à l’aimer plus que la veille. À cette félicité du cœur, à ces joies de l’amour heureux et satisfait, se joignent pour moi mille petites jouissances qu’il y a peut-être de la puérilité à mentionner, mais qui sont très-vives, parce qu’elles m’étaient absolument inconnues. Je veux parler du bien-être de la richesse, qui succède pour moi à une vie d’économie et de privations. Je ne souffrais pas de cette médiocrité, j’y étais habituée ; je ne désirais pas devenir riche, je ne songeais pas plus à la fortune de Jacques, en l’épousant, que si elle n’eût pas existé ; pourtant je ne crois pas qu’il y ait de la bassesse à m’apercevoir des avantages qu’elle procure et à savoir en jouir. Ces plaisirs journaliers, ce luxe, ces mille petites profusions dont je suis entourée, me seraient aussi amers qu’ils me sont précieux, si je les devais à un contrat avilissant, ou si je les recevais d’une main orgueilleuse et détestée ; mais recevoir tout cela de Jacques, c’est en jouir deux fois ! Il y a tant de grâce, je pourrais même dire de gentillesse dans ses dons et dans ses prévenances ! Il semble que cet homme soit né pour s’occuper du bonheur d’autrui, et qu’il n’ait pas d’autre affaire dans la vie que de m’aimer.

Tu me demandes si cette vie de château me plaît, si je ne m’en dégoûterai pas, si la solitude ne m’effraie point. La solitude ! quand Jacques est avec moi ! Ah ! Clémence, je le vois bien, tu n’as jamais aimé. Pauvre amie, que je te plains ! tu n’as pas connu ce qu’il y a de plus beau dans la vie d’une femme. Si tu avais aimé, tu ne me demanderais pas si je me trouve isolée, si j’ai besoin des plaisirs et des distractions de mon âge ; mon âge est fait pour aimer, Clémence, et il me serait impossible de me plaire à quelque chose qui fût étranger à mon amour. Quant aux amusements que je partage avec Jacques, je les aime et je les ai à discrétion ; j’en ai