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JACQUES.

fallait voir la figure des domestiques ! « Le revenant, le revenant en plein jour ! disaient-ils d’un air stupéfait. — Allons, Fernande, m’a dit Jacques en souriant, va chercher ton protégé ; » et, comme Octave achevait son chant, Sylvia et mon mari ont battu des mains en riant. J’ai quitté la table et j’ai mis ma serviette sur la tête d’Octave pour en faire un revenant. Il est entré ainsi d’un air mystérieux, et je l’ai conduit aux pieds de Sylvia, qui lui a découvert la figure, et lui a donné un soufflet sur une joue et un baiser sur l’autre. Jacques l’a embrassé et l’a invité à rester avec nous tant qu’il voudrait, en lui promettant de rendre Sylvia plus humaine pour lui. Octave était ému et timide comme un enfant ; il s’efforçait d’être gai, mais il regardait Sylvia avec une expression de crainte et de joie. Moi, qui ai bonne espérance de tout cela, et qui ai retrouvé aujourd’hui Jacques si aimable pour moi, j’étais transportée au point de pleurer comme une niaise à chaque mot qu’on disait de part et d’autre. Enfin, nous avons fait déjeuner Octave, qui n’avait pas mangé de la journée et qui s’est mis à dévorer. Il était assis entre Sylvia et moi ; Jacques fumait près de la fenêtre, et nous ne nous parlions plus qu’avec les yeux ; mais que de joie et de bien-être nous avions tous dans le cœur ! Sylvia plaisantait un peu Octave sur ce grand appétit, qui n’avait rien, disait-elle, du héros de roman. Il s’en vengeait en lui baisant les mains, et de temps en temps il pressait la mienne ; il me l’a baisée aussi en se levant de table, et Jacques, s’approchant de nous, lui a dit en m’embrassant : « Je vous remercie d’avoir de l’amitié pour elle, Octave ; c’est un ange, et vous l’avez deviné. » Le reste de la journée s’est passé à courir et à faire de la musique. Le berceau de mes enfants est toujours auprès de nous, que nous nous mettions au piano ou que nous soyons assis dans le jardin. Octave a comblé mes jumeaux de caresses et de petits soins ; il aime les enfants à la folie, et trouve les miens charmants ; il les endort au son du hautbois d’une manière magique, comme tu dis, et Jacques se plaît beaucoup à voir opérer le magicien. Enfin, nous avons eu un jour bien beau et bien pur. Nous allons avoir, j’espère, une vie un peu différente de celle que, dans ta riante imagination, tu m’avais préparée. Je suis vraiment désolée d’avoir à te contrarier, ma bonne Clémence, en te déclarant que cette fois ton grand savoir est en défaut, et que je ne suis pas encore perdue. Je te remercie de l’arrêt irrévocable par lequel tu me condamnes à l’être avant peu ; la prédiction me paraît charitable et l’expression fort belle ; mais je te demanderai la permission d’attendre encore quelques jours avant de me laisser choir dans le précipice. Et toi, Clémence, quand te maries-tu ? Est-ce que tu ne t’ennuies pas un peu du célibat ? Es-tu toujours bien contente d’être au couvent à vingt-cinq ans ? N’est-ce pas une bien belle chose d’être veuve, indépendante et sans amour ? J’envie ton sort ! Tu ne te perdras pas ; tu t’es mis derrière la grille et sous les verrous pour être plus sûre de ton bonheur et de ta vertu ; tu sais qu’ainsi gardés ils ne s’échapperont pas. Permets-moi d’aimer encore mon mari quelques années avant d’entrer dans cette auguste permanence. Adieu, ma belle ; bien du plaisir ! Je vais tâcher de prendre goût à ton sort, et de me détacher des affections humaines, pour entrer dans l’impassibilité du néant intellectuel.

LIII.

D’OCTAVE À HERBERT.

Je ne sais pas trop ce qui se passe dans ma tête ; je ne dors pas, j’ai la fièvre, je suis comme un homme qui commence à s’énamourer ; mais de qui serais-je amoureux, si ce n’est de Sylvia ? Pourtant je n’en sais rien ; je vis auprès de deux femmes charmantes, et il me semble être également épris de toutes deux. Je suis ému, content, actif ; je m’amuse de tout : j’ai des envies de rire comme un enfant et des envies de gambader comme un jeune chien. Peut-être que j’ai enfin trouvé la manière de vivre qui me convient. Ne rien faire d’obligatoire ; m’occuper doucement de dessin et de musique, habiter un beau et tranquille pays avec d’aimables amis, aller à la chasse, à la pêche, voir autour de moi des êtres heureux du même bonheur et remplis des mêmes goûts ; oui, cela est une douce et sainte vie.

Je t’avouerai que je commençais à devenir sérieusement amoureux de Fernande lorsque heureusement Sylvia a découvert le roman et l’a terminé avec quelques reproches et une poignée de main. Elle a bien fait : ce roman me montait trop au cerveau ; ces rendez-vous, ces forêts, ces nuits d’été, ces billets, ces douces confidences, Fernande affligée de la froideur de son mari, et répandant ses belles larmes dans mon sein, tout cela devenait trop enivrant pour ma pauvre tête. Je ne pensais pas plus à Sylvia que si elle n’eût jamais existé, et je fuyais toutes les occasions de réussir dans ma prétendue entreprise. Je ne saurais avoir beaucoup de remords de toutes les folies qui m’ont passé par l’esprit durant ces jours de bonheur et d’imprudence. Quel autre à ma place n’eût fait pis ? Mais je suis un scélérat fort ingénu, et je trouve mon bonheur dans la pensée et dans l’espoir du crime plutôt que dans le crime lui-même. J’ai horreur des plaisirs qu’il faut acheter par des perfidies et payer par des remords. Attirer Fernande à un rendez-vous et baiser doucement ses mains, en m’entendant appeler son ami et son frère, me semblait beaucoup plus agréable que de recevoir les embrassements de la passion et du désespoir…. Je n’ai jamais séduit personne, et je ne crois pas que les reproches et les terreurs d’une femme rendent bien heureux ; et puis il y a un étrange plaisir à protéger et à respecter une pudeur qui se confie et s’abandonne à vous ! L’idée que j’étais le maître de bouleverser cette âme naïve et de ravir ce trésor suffisait à mon orgueil ; je goûtais un raffinement de vanité à la voir se livrer, et à ne pas vouloir abuser de sa confiance.

Cependant je commençais à être trop ému ; je ne savais plus ce que je disais, et si Fernande n’a pas deviné ce qui se passait en moi, il faut qu’elle soit aussi pure qu’une vierge. Je crois en effet qu’elle est ainsi, et cela augmente mon respect, mon enthousiasme, dirai-je mon amour ? Eh bien, oui, pense de moi ce que tu voudras, je suis amoureux d’elle au moins autant que de Sylvia. Qu’est-ce que cela fait ? Je ne serai plus l’amant de Sylvia, et je ne chercherai jamais à être celui de Fernande. Sylvia m’a déclaré formellement, clairement et obstinément, que nous serions désormais amis, et rien de plus. Je ne sais si c’est un parti pris ou une épreuve à laquelle elle veut me soumettre ; pour moi, je suis un peu las de ses caprices, et je sens que le dépit m’aidera puissamment à m’en consoler. Ce qu’il y a de certain, c’est que Sylvia se trompe si elle me croit d’humeur à accepter son pardon plus tard ; je renonce à son amour, et le mien achèvera de s’éteindre avant qu’elle ait pris soin de le rallumer.

Malgré cette passion étrange et les rapports un peu problématiques que nous avons ensemble, il est impossible d’avoir une existence plus douce que la nôtre. Jacques, Sylvia et Fernande sont des amis d’élite certainement, des intelligences pures et dégagées de tous les préjugés, de toutes les considérations étroites et vulgaires. Sylvia va trop loin dans cette indépendance pour rendre un amant heureux ; mais, à ne la contempler qu’à la lumière de l’amitié, c’est un être d’une originalité sublime. Jacques a beaucoup de ses idées et de ses sentiments ; mais il est moins absolu, et son caractère est plus aimable et plus doux. Je ne le connaissais pas, je l’avais mal jugé ; la manière dont il m’a accueilli, la confiance qu’il me témoigne, la loyauté avec laquelle il accepte ma prétendue amitié pour sa femme, ont quelque chose de si noble et de si grand que je me mépriserais du jour où je songerais à le trouver ridicule. Trahir cette confiance, c’est une idée qui me fait horreur, une tentation que je n’ai pas besoin de combattre. L’amour que Fernande a pour lui, et que j’admire comme un des côtés les plus divins de son âme, suffit pour la préserver à jamais. Je ne sais pas comment je ferai pour me séparer d’elle, pour renoncer à passer mes jours à ses côtés,