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LA DERNIÈRE ALDINI.

était de Chioggia comme moi. Comme moi, fille d’un pêcheur, elle avait longtemps employé sa force à battre, à coups de rames, les flots de l’Adriatique. Un amour sauvage de l’indépendance lui fit chercher dans la beauté de sa voix le moyen de s’assurer une profession libre et une vie nomade. Elle avait fui la maison paternelle et s’était mise à courir le monde à pied, chantant sur les places publiques. Le hasard me l’avait fait rencontrer à Milan, dans un hôtel garni où elle chantait devant la table d’hôte. À son accent je l’avais reconnue pour une Chioggiote ; je l’avais interrogée ; je m’étais rappelé l’avoir vue enfant ; mais je m’étais bien gardé de me faire connaître d’elle pour un parent, et surtout pour ce Daniele Gemello qui avait quitté le pays un peu brusquement, à la suite d’un duel malheureux. Ce duel avait coûté la vie à un pauvre diable et le repos de bien des nuits à son meurtrier.

Permettez-moi de glisser rapidement sur ce fait, et de ne pas évoquer un souvenir amer durant notre placide veillée. Il me suffira de dire à Zorzi que le duel à coups de couteau était encore en pleine vigueur à Chioggia dans ma jeunesse, et que toute la population servait de témoin. On se battait en plein jour, sur la place publique, et on vengeait une injure par l’épreuve des armes, comme aux temps de la chevalerie. Le triste succès des miennes m’exila du pays ; car le podestat n’était pas tolérant à cet égard, et les lois poursuivaient avec sévérité les restes de ces vieilles coutumes féroces. Ceci vous expliquera pourquoi j’avais toujours caché l’histoire de mes premières années, et pourquoi je courais le monde sous le nom de Lélio, faisant passer en secret de l’argent à ma famille, lui écrivant avec précaution, et ne lui révélant même pas quels étaient mes moyens d’existence, de crainte qu’en correspondant avec moi, elle ne s’attirât trop ouvertement l’inimitié des familles chioggiotes que la mort de mon agresseur avait plus ou moins irritées.

Mais comme un reste d’accent vénitien trahissait mon origine, je me donnais pour natif de Palestrina, et la Checchina avait pris l’habitude de m’appeler tour à tour son pays, son cousin et son compère.

Grâce à mes soins et à ma protection, la Checchina acquit rapidement un assez beau talent, et, à l’époque de ma vie dont je vous fais le récit, elle venait d’être engagée honorablement dans la troupe de San-Carlo.

C’était une étrange et excellente créature que cette Checchina : elle avait singulièrement gagné depuis le moment où je l’avais ramassée pour ainsi dire sur le pavé ; mais il lui restait et il lui reste encore une certaine rusticité qu’elle ne perd pas toujours à point sur la scène, et qui fait d’elle la première actrice du monde dans les rôles de Zerlina. Dès lors elle avait corrigé beaucoup de l’ampleur de ses gestes et de la brusquerie de son intonation ; mais elle en conservait encore assez pour être bien près du comique dans le pathétique. Cependant, comme elle avait de l’intelligence et de l’âme, elle s’élevait à une hauteur relative, dont le public ne pouvait pas lui savoir tout le gré qu’elle méritait. Les avis étaient partagés sur son compte, et un abbé disait qu’elle frisait le sublime et le bouffon de si près qu’entre les deux il ne lui restait plus assez de place pour ses grands bras.

Par malheur, la Checchina avait un travers dont ne sont pas exempts, du reste, les plus grands artistes. Elle ne se plaisait qu’aux rôles qui lui étaient défavorables, et, méprisant ceux où elle pouvait déployer sa verve, sa franchise et son allégresse pétulante, elle voulait absolument produire de grands effets dans la tragédie. En véritable villageoise, elle était enivrée de la richesse du costume, et s’imaginait réellement être reine quand elle portait le diadème et le manteau. Sa grande taille bien découplée, son allure dégagée et quasi-martiale, faisaient d’elle une magnifique statue lorsqu’elle était immobile. Mais à chaque instant le geste exagéré trahissait la jeune barcarolle, et quand je voulais l’avertir en scène de se modérer, je lui disais tout bas : « Per Dio, non vogar ! non siamo qui sull’ Adriatico. »

Si la Checchina a été ma maîtresse, c’est ce qu’il vous importe peu de savoir, je présume ; je puis affirmer seulement qu’elle ne l’était point à l’époque dont je vous entretiens, et que je ne devais ses soins affectueux qu’à la bonté de son cœur et à la fidélité de sa reconnaissance. Elle a toujours été pour moi une amie et une sœur dévouée, et s’exposa hardiment mainte fois à rompre avec ses amants les plus brillants, plutôt que de m’abandonner ou de me négliger quand ma santé ou mes intérêts réclamaient son zèle ou son concours.

Elle s’installa donc au pied de mon lit, et ne me quitta pas qu’elle ne m’eût guéri. Son assiduité auprès de moi contrariait bien un peu le comte Nasi, qui pourtant était mon ami sincère, et se fiait à ma parole, mais qui m’avouait à moi-même ce qu’il appelait sa misérable faiblesse. Lorsque j’exhortais la Checchina à ménager les susceptibilités involontaires de cet excellent jeune homme : « Laisse donc, me disait-elle, ne vois-tu pas qu’il faut l’habituer à respecter mon indépendance ? Crois-tu que, quand je serai sa femme, je consentirai à abandonner mes amis du théâtre et à m’occuper de ce que les gens du monde penseront de moi ? N’en crois rien, Lélio ; je veux rester libre et n’obéir jamais qu’à la voix de mon cœur. » Elle se persuadait assez gratuitement que le comte était bien déterminé à l’épouser ; et, à cet égard, elle avait, à un merveilleux degré, le don de se faire illusion sur la force des passions qu’elle inspirait : rien ne pouvait se comparer à sa confiance en face d’une promesse, si ce n’est sa philosophie insouciante et son détachement héroïque en face d’une déception.

Je souffris beaucoup : ma maladie faillit même prendre un caractère grave. Les médecins me trouvaient dans une disposition hypertrophique très-prononcée, et les vives douleurs que je ressentais au cœur, l’affluence du sang vers cet organe, nécessitèrent de nombreuses saignées. Le reste de cette saison fut donc perdu pour moi, et, dès que je fus convalescent, j’allai prendre du repos et respirer un air doux au pied des Apennins, vers Cafaggiolo, dans une belle villa que le comte possédait à quelques lieues de Florence. Il me promit de venir m’y rejoindre avec la Checchina, aussitôt que les représentations pour lesquelles elle était engagée lui permettraient de quitter Naples.

Quelques jours de cette charmante solitude me remirent assez bien pour qu’il me fut permis d’essayer, tantôt à cheval et tantôt à pied, d’assez longues promenades à travers les gorges étroites et les ravines pittoresques qui forment comme un premier degré aux masses imposantes de l’Apennin. Dans mes rêveries j’appelais cette région le proscenium de la grande montagne, et j’aimais à y chercher quelque amphithéâtre de collines ou quelque terrasse naturelle bien disposée pour m’y livrer tout seul et loin des regards à des élans de déclamation lyrique, auxquels répondaient les sonores échos ou le bruit mystérieux des eaux murmurantes fuyant sous les rochers.

Un jour je me trouvai, sans m’en apercevoir, vers la route de Florence. Elle traversait, comme un ruban éclatant de blancheur, des plaines verdoyantes doucement ondulées et semées de beaux jardins, de parcs touffus et d’élégantes villas. En cherchant à m’orienter, je m’arrêtai à la porte d’une de ces belles habitations. Cette porte se trouvait ouverte et laissait voir une allée de vieux arbres entrelacés mystérieusement. Sous cette voûte sombre et voluptueuse se promenait à pas lents une femme d’une taille élancée et d’une démarche si noble que je m’arrêtai pour la contempler et la suivre des yeux le plus longtemps possible. Comme elle s’éloignait sans paraître disposée à se retourner, il me prit une irrésistible fantaisie de voir ses traits, et j’y succombai sans trop me soucier de faire une inconvenance et de m’attirer une mortification. « Que sait-on, me disais-je, on trouve parfois dans notre doux pays des femmes si indulgentes ! » Et puis je me disais que ma figure était trop connue pour qu’il me fût possible d’être jamais pris pour un voleur. Enfin, je comptais sur cette curiosité qu’on éprouve généralement à voir de près les manières et les traits d’un artiste un peu renommé.

Je m’aventurai donc dans l’allée couverte, et, marchant à grands pas, j’allais atteindre la promeneuse lorsque je