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LE SECRÉTAIRE INTIME.

moi que la Gina, que j’aime et qui le mérite, Galeotto et Saint-Julien. Le Galeotto, pour commencer, est, je t’assure, de la véritable espèce des chiens savants. Je ne suis point injuste, et il ne faut pas me dire que je me trompe ou que je lui fais injure en le traitant comme tel. C’est un petit être sans cœur et sans tête, joli, bien peigné, plein de caquet, de bons petits mots, équivalant à la danse des roquets sur leurs pattes de derrière. Il n’aime personne, ni moi, ni la Ginetta, qui cependant, je crois, l’aime un peu plus que son confesseur ne le lui a permis. Il aime les bonbons, les rubans, les plumes, la danse, les feux d’artifice, les chevaux barbes, les bagues de pierreries et les compliments. Je l’ai pris pour sa jolie personne, j’en conviens. Serait-il convenable que le manteau ducal de Mon Altesse fût porté par un nain difforme ou par un négrillon ? C’était la mode autrefois, mais c’était une vilaine mode. J’ai horreur des monstres, j’aime à m’entourer de belles choses et de beaux visages. J’aime le luxe en tout, j’aime les beaux appartements, les beaux costumes, les beaux chiens, les beaux pages, les belles fleurs, les belles pipes, les parfums, la musique, le beau temps, les grandes fêtes, tout ce qui flatte les sens d’une manière noble. En cela je tiens du Galeotto ; mais j’ai de plus que lui une tête et un cœur, et je mêle le goût des arts à mes fantaisies. Tu aimes cela en moi, et tu t’amuses quelquefois un jour entier à me dessiner un costume de bal. Aussi tu en as toujours l’étrenne. Quel plaisir de le tirer pour la première fois de son coffre, et de te recevoir au pavillon dans mon plus bel attirail de reine ! Tu me regardes avec tant de plaisir, il te passe par la tête tant d’amour, de fantômes, de poésie et de délire quand tu me possèdes à toi seul, dans tout l’éclat de ma richesse et de ma coquetterie ! car je suis coquette, tu le sais, et je ne le nie pas. Mais je ne montre à la foule que la parure dont tu as joui avant elle, et la foule qui m’admire n’a même en cela que ton reste.

« Mais me voici loin de Galeotto. Je te disais donc et je te répète que celui-là n’a rien à craindre auprès de moi, et vivra, tant que je voudrai, de pralines et de bouts rimés.

« Quant à Julien, c’est autre chose. Celui-là aussi, je l’ai choisi sur sa bonne mine ; mais comme j’ai trouvé en lui plutôt l’expression d’une âme noble que l’éclat d’une beauté d’apparat, j’en ai fait non un page, mais un secrétaire intime, c’est-à-dire un agréable compagnon d’études, un ami sincère et une espèce de confident de mes projets philosophiques, littéraires, scientifiques, politiques, etc. ; car que n’ai-je pas dans la tête ? Et tu travailles sans cesse à agrandir le cercle où mon âme avide s’élance, n’aimant que toi dans toute cette création, que j’aime à cause de toi !

« J’aime et j’estime Saint-Julien, sois en sûr. Je ne joue pas avec son repos, j’en serais désespérée. Je sais qu’il m’aime plus que je ne voudrais. Cela s’est fait je ne sais comment ; car je croyais ne lui avoir montré de mon caractère que ce qui devait établir entre lui et moi une amitié virile. Le mal est arrivé. Je tâcherai de le réparer et de lui faire comprendre ce qu’il peut et doit espérer et connaître de moi. Malheureusement il se mêle dans son amour des idées de blâme et de soupçon que je répugne à combattre moi-même. Nous verrons. Il faudra peut-être que tu m’aides ; nous en reparlerons. Adieu jusqu’à ce soir. Aime-moi, Max, aime-moi telle que je suis, aime mes défauts et mes travers. Si tu en avais, je les aimerais. »

Le billet suivant, plus récemment daté que les précédents, était le dernier de la collection.

« Ma chère femme, puisque je ne puis te voir avant cette nuit, je veux t’écrire un mot tout de suite. Julien m’a ouvert son cœur : il t’aime passionnément ; mais on a troublé son esprit de mille contes absurdes et odieux. Je lui ai conseillé de rester près de toi et de tâcher de changer son amour en une douce et bienfaisante amitié. Seconde ses efforts, sois indulgente et bonne avec lui. Ne te fâche pas si dans les commencements son langage ressemble plus à la passion qu’au sentiment. C’est un enfant, mais un enfant excellent, dont il faudrait fortifier l’esprit et tranquilliser l’âme. Je désire que tu le gardes et qu’il te soit un ami fidèle. Tu as tant d’esprit et de bonté, que tu peux certainement le guérir et le convaincre. Mais, écoute, chasse de ta maison à l’heure même ton petit page Galeotto, comme le plus venimeux aspic qui se soit jamais caché sous les fleurs. Chasse-le tout de suite, je t’en dirai la raison ce soir. Je crains que la Ginetta ne soit coupable aussi de quelque légèreté envers toi. Il y a une sotte histoire de montre et d’horloger à laquelle je ne comprends rien, et que je ne veux pas même te raconter avant d’avoir pris des informations à ce sujet. Les discours de Julien m’ont prouvé que la Gina t’es dévouée sincèrement, et que sa discrétion sur ce qui nous concerne est à toute épreuve. Mais la coquetterie de cette petite n’est peut-être pas sans inconvénients, et tu feras bien, si ce que je présume se confirme, de la gronder fort… et de lui pardonner. À ce soir.

« Spark. »

« Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur ; veuillez me suivre.

— Où dois-je vous suivre, Monsieur ? dit Julien. Après tout ce que je viens de lire, je vois qu’à beaucoup d’égards j’ai été la dupe des plus sots mensonges et des plus absurdes préventions. Je ne puis plus croire à une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou plutôt laissez-moi sortir d’ici. Je courrai me jeter à ses pieds, j’obtiendrai mon pardon…

— Monsieur, répondit maître Cantharide, dans une heure vous serez libre ; la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu d’artifice ; vous pourrez la voir lorsqu’elle sortira. En attendant, venez avec moi ; je compte que vous n’aurez pas la désobligeance de me refuser.

Saint-Julien suivit le professeur ; il espérait se débarrasser de lui dans le jardin ; mais, en traversant les allées que l’on commençait à illuminer, il vit qu’il était suivi de près par les quatre hommes qui l’avaient emmené. Il fallait se résigner et obéir de bonne grâce aux volontés obséquieuses du professeur.

On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors qu’on allait le reconduire à son appartement, et l’y tenir prisonnier jusqu’à son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure ; mais, à sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la princesse, et le professeur, l’ayant accompagné jusqu’au cabinet de travail, lui remit une petite clé en lui disant :

« Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers qu’il contient.

Puis il le salua profondément, et sortit après l’avoir enfermé à double tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la clé par terre avec dépit.

— Et que m’importe à présent ? s’écria-t-il. Qu’ai-je besoin de vous respecter, si vous ne songez plus avec moi qu’à vous faire craindre ! Ô Quintilia ! votre orgueil m’a perdu ! Pourquoi m’avez-vous traité comme un ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas ? Max mérite tout votre amour par sa confiance ; mais à quel autre avez-vous donné le droit de croire ainsi en vous sans être ridicule ? Hélas ! il eût fallu vous deviner !… Vous avez été trop exigeante, en vérité ; mais vous deviez vous douter de l’affection qui, en dépit de mes soupçons, vivait toujours au fond de mon cœur ! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m’a porté au crime, n’étaient-ce pas les conséquences d’une passion violente ?… Suis-je seul ici ? n’êtes-vous pas cachée derrière une cloison pour voir et entendre ce que je fais ? Quintilia, m’écoutez-vous ? Eh bien ! écoutez-moi, écoutez-moi, je suis un misérable !… Je suis au désespoir !… »

Julien n’en put dire davantage ; il se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne répondit à ses sanglots. Seul dans la demi-clarté que jetait la lampe d’albâtre, il promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si heureux jours. C’est là qu’il avait passé le seul beau