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LE PICCININO.

― Pour s’emparer de ses papiers avant qu’on ait eu le temps de mettre les scellés et d’avertir l’héritière.

― Qui est l’héritière ?

― La princesse Agathe de Palmarosa.

― Ah ! oui ! dit le bandit en changeant de position. Une belle femme, à ce qu’on dit !

― Cela ne fait rien à l’affaire. Mais, comprends-tu maintenant pourquoi il est nécessaire que l’abbé Ninfo disparaisse pendant les derniers moments du cardinal ?

― Pour qu’il ne s’empare point des papiers, vous l’avez dit. Il peut frustrer la princesse Agathe de titres importants, soustraire un testament. L’affaire est grave pour elle. Elle est fort riche, cette dame ? Grâce aux bons sentiments de son père et de son oncle, le gouvernement lui a laissé tous ses biens et ne l’écrase pas de contributions forcées.

― Elle est fort riche, donc c’est pour toi une grande affaire, car la princesse est aussi généreuse qu’opulente.

― J’entends. Et puis, c’est une très-belle femme ! »

L’insistance de cette réflexion fit passer un frisson de colère dans les veines de Michel ; l’impertinence du bandit lui paraissait intolérable ; mais Fra-Angelo ne s’en inquiéta point. Il croyait savoir que c’était, chez le Piccinino, une manière de voiler sa cupidité sous un air de galanterie.

« Ainsi, reprit le bandit, c’est pour votre frère et votre neveu que je dois agir incidemment, tandis qu’en réalité j’ai à sauver la fortune à venir de madame de Palmarosa en m’emparant de la personne suspecte de l’abbé Ninfo ? C’est bien cela ?

― C’est bien cela, dit le moine. La signora doit veiller à ses intérêts et moi à ma famille. Voilà pourquoi je lui ai conseillé de te demander ton aide, et pourquoi j’ai voulu être porteur de sa requête. »

Le Piccinino parut rêver un instant ; puis, tout à coup, se renversant sur ses coussins : « L’excellente histoire ! dit-il d’une voix entrecoupée par de grands éclats de rire. C’est une des meilleures aventures où je me sois trouvé. »

XXV.

LA CROIX DU DESTATORE.

Cet accès de gaieté, qui parut passablement insolent à Michel, inquiéta enfin le moine ; mais, sans lui donner le temps de l’interroger, le Piccinino reprit son sérieux aussi brusquement qu’il l’avait perdu.

« L’affaire s’éclaircit, dit-il. Un point reste obscur. Pourquoi ce Ninfo attend-il la mort de son patron pour dénoncer vos parents ?

― Parce qu’il sait que la princesse les protège, répondit le capucin ; qu’elle a de l’amitié et de l’estime pour le vieux et honnête artisan qui travaille, depuis un an, dans son palais, et que, pour les préserver de la persécution, elle se laisserait rançonner par cet infâme abbé. Il se dit aussi, lui, qu’alors il tiendra peut-être, de tous points, le sort de cette noble dame entre ses mains, et qu’il sera libre de la ruiner à son profit. Ne te semble-t-il pas qu’il vaut mieux que la princesse Agathe, qui est une bonne Sicilienne, hérite paisiblement des biens du cardinal, et qu’elle récompense les services d’un brave tel que toi, au lieu de dépenser son argent à endormir le venin d’une vipère comme Ninfo ?

― C’est mon avis. Mais qui vous répond que le testament n’ait pas déjà été soustrait ?

― Nous savons de bonne part qu’il n’a pu l’être encore.

― Il faut que j’en sois certain, moi ! car je ne veux pas agir pour ne rien faire qui vaille.

― Que t’importe, si tu es récompensé de même ?

― Ah ça, frère Angel, dit le Piccinino en se relevant sur son coude, et en prenant un air de fierté qui fit étinceler un instant ses yeux languissants, pour qui me prenez-vous ? Il me semble que vous m’avez un peu oublié. Suis-je un bravo qu’on paie à la tâche ou à la journée ? Je me flattais jusqu’ici d’être un ami fidèle, un homme d’honneur, un partisan dévoué ; et voilà que, rougissant apparemment de l’élève que vous avez formé, vous me traitez comme un mercenaire prêt à tout pour un peu d’or ? Détrompez-vous, de grâce. Je suis un justicier d’aventure, comme était mon père ; et, si j’opère autrement que lui, si, me conformant aux temps où nous vivons, j’use plus souvent de mon habileté que de mon courage, je n’en suis pas moins un talent fier et indépendant. Plus utile et plus recherché qu’un notaire, un avocat ou un médecin, si je mets un prix élevé à mes services, ou si je les donne gratis, selon la condition des gens qui les réclament, je n’en ai pas point l’amour de mon art et le respect de ma propre intelligence. Je ne perdrai jamais mon temps et ma peine à gagner de l’argent sans sauver les intérêts de mes clients ; et, de même que l’avocat renommé refuse une cause qu’il serait sûr de perdre, de même qu’un capitaine ne risque pas ses hommes dans une action inutile, de même qu’un médecin honnête discontinue ses visites quand il sait ne pouvoir soulager son malade, de même, moi, mon père, je refuse vos offres, car elles ne satisfont point ma conscience.

― Tu n’avais pas besoin de me dire tout cela, dit Fra-Angelo toujours calme. Je sais qui tu es, et je croirais m’avilir moi-même en réclamant l’aide d’un homme que je n’estimerais pas.

― Alors, reprit le Piccinino avec une émotion croissante, pourquoi manquez vous de confiance en moi ? Pourquoi ne me dites-vous qu’une partie de la vérité ?

― Tu veux que je te dise où est caché le testament du cardinal ? Cela, je l’ignore, et n’ai pas seulement songé à le demander.

― C’est impossible.

― Je te jure devant Dieu, enfant, que je n’en sais rien. Je sais qu’il est hors des atteintes de Ninfo, jusqu’à présent, et qu’il ne pourrait s’en emparer du vivant du cardinal que par un acte de la volonté de ce prélat.

― Et qui vous dit que ce n’est pas fait ?

― La princesse Agathe en est certaine ; elle me l’a dit, et cela me suffit.

― Et si cela ne me suffit pas, à moi ? Si je n’ai pas confiance dans la prévoyance et l’habileté de cette femme ? Est-ce que les femmes ont le moindre génie dans ces sortes de choses ? Est-ce qu’elles ont d’autres talents, dans l’art de deviner ou de feindre, que ceux qu’elles mettent au service de l’amour ?

― Tu es devenu bien savant dans cette question, et moi je suis resté fort ignorant ; au reste, ami, si tu veux savoir plus de détails, demande-les à la princesse elle-même, et probablement tu seras satisfait. Je comptais te mettre, ce soir, en rapport avec elle.

― Dès ce soir, en rapport direct ? Je pourrai lui parler sans témoins ?

― À coup sûr, si tu le crois utile au succès de nos desseins. »

Le Piccinino se tourna brusquement vers Michel et le regarda sans rien dire.

Le jeune artiste ne put soutenir cet examen sans un trouble mortel. La manière dont l’aventurier parlait d’Agathe l’avait déjà irrité profondément, et, pour se donner une contenance, il fut forcé de prendre une cigarette que le bandit lui offrit tout à coup d’un air ironique et quasi protecteur.

Car le Piccinino venait de se lever tout à fait, et, cette fois, avec la résolution arrêtée de partir. Il commença à défaire sa ceinture, tout en secouant et tiraillant ses jambes comme le chien de chasse qui s’éveille et se prépare à la course.

Il passa dans une autre pièce et en revint bientôt, habillé avec plus de soin et de décence. Il avait couvert ses jambes nues des longues guêtres de laine blanche drapée que portent les montagnards italiens. Mais tous les boutons de sa chaussure, de la cheville au genou, étaient d’or fin. Il avait endossé le double justaucorps, celui de dessus en velours vert brodé d’or, celui de dessous, plus court, plus étroit, et d’une coupe élégante, était de moire lilas, brodé d’argent. Une ceinture de peau blanche serrait sa taille souple ; mais, au lieu de la boucle de cuivre, il portait une superbe agrafe de cornaline antique richement