Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/197

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VALENTINE.

— Raillez tant qu’il vous plaira, Madame ; je viens d’écouter à la porte de Valentine, ne sachant point ce qui s’y passait, et me doutant de tout autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu de celle du cher mari, je suis entrée, et j’ai trouvé Valentine fort souffrante, fort défaite ; je vous assure que ce ne serait pas du tout le moment…

— Valentine aime son mari, son mari l’aime, je suis bien certaine qu’il aura pour elle tous les égards qu’elle exigera.

— Est-ce qu’une mariée d’un jour sait exiger quelque chose ? est-ce qu’elle a des droits ? est-ce qu’on en tient compte ?

La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n’en put entendre davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et insensés, il le connut en cet instant.

« Ô abominable violation des droits les plus sacrés ! s’écria-t-il intérieurement ; infâme tyrannie de l’homme sur la femme ! Mariage, sociétés, institutions, haine à vous ! haine à mort ! Et toi, Dieu ! volonté créatrice, qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d’intervenir dans nos destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d’abjection, je te maudis ! Tu t’endors satisfait d’avoir produit, insoucieux de conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur de l’étouffer ! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m’ont porté ! »

En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme armait ses pistolets, déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de lucidité dans son délire, vint l’éclairer. Il y avait un moyen de sauver Valentine d’une odieuse et flétrissante tyrannie ; il y avait un moyen de punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un opprobre légal, au dernier des opprobres qu’on puisse infliger à la femme, au viol.

« Oui, le viol ! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier que Bénédict était un naturel d’excès et d’exception). Chaque jour, au nom de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d’une malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent d’étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d’un maître exécré ! Et il faut que cela soit ainsi ! »

Et Valentine, la plus belle œuvre de la création, la douce, la simple, la chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront ! En vain ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait de la honte, cette infortunée ! pas même la faiblesse de la maladie et l’épuisement de la fièvre ! Il y a sur la terre un homme assez misérable pour dire : N’importe ! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce crime ! « Non, s’écria-t-il, cela ne sera pas ! j’en jure par l’honneur de ma mère ! »

Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit d’une petite toux sèche l’arrêta tout à coup. Dans l’état d’irritation où il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.

Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite, ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il s’enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle à son ennemi.

M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait logé par respect pour les convenances ; il se dirigeait vers le château. Ses vêtements exhalaient une odeur d’ambre que Bénédict détestait presque autant que lui ; ses pas faisaient crier le sable. Le cœur de Bénédict battait haut dans sa poitrine ; son sang ne circulait plus ; pourtant sa main était ferme et son coup d’œil sûr.

Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la hauteur de cette tête détestée, d’autres pas se firent entendre venant sur les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps ; un témoin pouvait faire échouer son entreprise et l’empêcher, non pas de tuer Lansac, il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine, mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l’échafaud le fit frémir ; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour le crime héroïque que son amour lui dictait.

Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue :

— Eh bien ! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault ?

— Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.

— Fort bien ; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef de mon appartement.

— Monsieur ne rentrera pas ?

— Ah ! il en doute ! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à lui-même.

— C’est que, monsieur le comte… madame la marquise… Catherine…

— C’est fort clair ; allez vous coucher.

Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit son ennemi se rapprocher du château. Dès qu’il l’eut perdu de vue, sa résolution lui revint.

— Je laisserais échapper cette occasion ! s’écria-t-il, je laisserais seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme Valentine !

Il se mit à courir, mais le comte avait trop d’avance sur lui ; il ne put l’atteindre avant qu’il fût entré dans la maison.

Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle, et monta au premier étage ; car cette feinte d’aller s’entretenir avec sa belle-mère n’était qu’un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec la comtesse qu’elle le ferait appeler à l’heure où sa femme consentirait à le recevoir. Madame de Raimbault n’avait pas consulté sa fille, comme on le voit ; elle ne pensait pas qu’il en fût besoin.

Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le pistolet toujours armé le suivait dans l’ombre, la demoiselle de compagnie se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui permirent son corps baleiné et ses soixante ans :

— Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.

Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa rapidement et dans l’obscurité ; Bénédict chercha en vain, et ne put découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.

Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter. Son parti était pris ; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la fenêtre de Valentine, il l’avait reconnue la nuit aux longues veilles dont la clarté de sa lampe rendait témoignage ; mais comment en trouver la direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible ?

Il s’abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était situé au premier ; il suivit une vaste galerie et s’arrêta pour écouter. Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une porte entr’ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix de femmes. C’était la chambre de la marquise ; elle avait fait appeler son beau-petit-fils pour l’engager à renoncer au bonheur de cette première nuit, et Catherine, qu’on avait fait venir là pour attester l’indisposition de sa maîtresse, s’en acquittait de son mieux pour seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà glisser leur curiosité et leur influence dans