Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/213

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VALENTINE.

gnement d’œil piteux, que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ de la comtesse, et que tout ce qui s’y passait ne lui conviendrait guère si elle pouvait s’en douter. Mais les commérages furent tout à coup arrêtés par l’invasion d’une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et Bénédict prodiguèrent leurs soins, s’exposèrent courageusement aux dangers de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses, prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l’ignorance du riche. Bénédict avait étudié un peu en médecine ; avec une saignée et quelques ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l’épidémie fut passée, personne ne se souvint des cas de conscience qui s’étaient élevés à propos de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable ; et si quelque habitant d’une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur compte, il n’était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désœuvré était mal venu lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.

Ce qui compléta leur sécurité, c’est que Valentine n’avait gardé à son service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et bas, qui salit tout ce qu’il regarde, et dont la comtesse de Raimbault aimait à s’entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser. Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison ; elle ne l’avait composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail pour entrer au service d’un maître, le servent avec gravité, avec lenteur, avec complaisance, si l’on peut parler ainsi ; qui répondent : Je veux bien, ou : Il y a moyen, à ses ordres, l’impatientent et le désespèrent souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante, gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de l’âge patriarcal ; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse ignorance, n’ont pas l’idée de cette rapide et servile soumission de la domesticité selon nos usages ; qui obéissent sans se presser, mais avec respect ; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que leur devoir est une convention franche et raisonnée ; gens robustes, qui rendraient des coups de cravache à un dandy ; qui ne font rien que par amitié ; qu’on ne peut s’empêcher ni d’aimer ni de maudire ; qu’on souhaite, cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu’on ne se décide jamais à mettre à la porte.

La vieille marquise eût pu être une sorte d’obstacle aux projets de nos trois amis. Valentine s’apprêtait à lui en faire la confidence et à la disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une attaque d’apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si vive atteinte, qu’il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont il s’agissait, elle cessa d’être active et robuste ; elle se renferma presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux pratiques d’une dévotion puérile. La religion, dont elle s’était fait un jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée ne s’exerça plus qu’à réciter des patenôtres. Il n’y avait donc plus qu’une personne qui eût pu nuire à Valentine ; c’était cette demoiselle de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c’était son nom) ne demandait qu’une chose au monde, c’était de rester auprès de sa maîtresse, et de la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu’il serait en son pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce qu’elle n’abusât jamais de l’empire qu’elle avait sur l’esprit de la marquise, s’étant assurée qu’elle méritait par son zèle et ses soins toutes les récompenses qu’elle pourrait en obtenir, lui témoigna une confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret, si bien qu’on s’y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s’en tenir sur les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande confiance dans cette Beaujon, qui n’avait jamais beaucoup aimé Valentine, et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s’empressa de la détromper et de l’assurer qu’elle n’avait jamais entendu parler de ces étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la vieille marquise serait morte ; elle se souciait fort peu ensuite du courroux de la comtesse, pourvu qu’elle quittât cette maison les poches pleines.

M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de revoir sa femme, nul désir de s’occuper de ses affaires de cœur. Ainsi une réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d’une clôture la partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d’aristoloche, et de ces haies de jeunes cyprès qu’on taille en rideau, et qui forment une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière ces discrets ombrages, le pavillon s’élevait dans une situation délicieuse auprès d’une source dont le bouillonnement, s’échappant à travers les roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse et mystérieuse retraite. Personne n’y fut admis que Valentin, Louise, Bénédict et Athénaïs, lorsqu’elle pouvait échapper à la surveillance de son mari, qui n’aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon, venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des soins à la volière. (Quelquefois il s’oubliait, sur un banc, aux vagues et inquiètes rêveries de son âge ; mais sitôt qu’il apercevait la forme svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l’ouvrage. Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs inclinations ; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la différence des sexes, les goûts paisibles, l’amour de la vie intime et retirée qui étaient en elle. Et puis elle l’aimait à cause de Bénédict, dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui apportait un reflet.

Valentin, sans comprendre la force des liens qui l’attachaient à Bénédict et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure l’essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des destinées ordinaires. Dès qu’il avait été en âge de comprendre un peu la vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu’elle lui avait faits, et tout ce qu’elle avait à braver pour remplir envers lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait profondément senti toutes ces choses ; son âme, facile et tendre, avait pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté ; il avait conçu pour sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler.

Mais il faut bien l’avouer, Louise, qui était capable d’un si grand courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable dans le commerce de la vie ordinaire ; passionnée à propos de tout, et, en dépit d’elle-même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû savoir émousser l’atteinte, elle faisait souvent retomber l’amertume de son âme sur l’âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à force d’irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées. Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà