Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/219

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VALENTINE.

pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement ? Je vois bien que nous avons tort là-bas de nous creuser l’esprit sur la destinée des empires ; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre parc.

Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu pour beaucoup détourner M. de Lansac de ce sujet ; mais il insista pour qu’elle leur fît les honneurs de sa retraite, et il fallut s’y résigner. Elle avait espéré le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa sœur et son fils avant qu’il entreprît cette promenade. En conséquence, elle n’avait pas donné à Catherine l’ordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient y avoir laissées de leur présence quotidienne : M. de Lansac les saisit du premier coup d’œil. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et qui célébraient les douceurs de l’amitié et le repos des champs ; le nom de Valentin, qui, par une habitude d’écolier, était tracé de tous côtés ; des cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre ; un joli fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui fournit le sujet de quelque remarque moitié aigre, moitié plaisante. Enfin il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à Valentin, et la montrant à Valentine :

— Est-ce là, lui dit-il en affectant de rire, la toque de l’invisible alchimiste que vous évoquez en ce lieu ? Il l’essaya, s’assura qu’elle était trop petite pour un homme, et la replaça froidement sur le piano ; puis se retournant vers Grapp, comme si un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme l’eût emporté sur les ménagements qu’il devait à sa position :

— Combien évaluez-vous ce pavillon ? lui dit-il d’un ton brusque et sec.

— Presque rien, répondit l’autre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont des non-valeurs dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait pas cinq cents francs. Dans l’intérieur d’une ville, c’est différent. Mais quand il y aura, autour de cette construction, un champ d’orge ou une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne ? à jeter par terre, pour le moellon et la charpente. Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure immonde, dont le regard sombre semblait dresser l’inventaire de sa maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont l’imagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux d’un bonheur pur et modeste ?

Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont l’air insouciant et calme était impénétrable.

Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre, attira M. de Lansac sur le perron.

— Ah çà, lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu ; tâchez que cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je m’en explique dès demain avec madame de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes, je saurai du moins à quoi m’en tenir. Je vois bien que ma figure ne lui plaît guère ; je ne veux pas l’ennuyer, mais je ne veux pas qu’on se joue de moi. D’ailleurs je n’ai pas le temps de m’amuser à la vie de château. Parlez, Monsieur ; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse ?

— Morbleu ! Monsieur, s’écria Lansac impatienté en frappant sur la grille dorée du perron, vous êtes un bourreau !

— C’est possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par l’insulte de la haine et du mépris qu’il inspirait. Mais, croyez-moi, transportez votre oreiller à un autre étage.

Il s’éloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte, qui n’était pas fort délicat dans le cœur, l’était pourtant assez, dans la forme ; il ne put s’empêcher de penser en cet instant que cette chaste et sainte institution du mariage s’était horriblement souillée en traversant les siècles cupides de notre civilisation.

Mais d’autres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid.

XXXII.

M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui puissent se présenter dans la vie d’un homme du monde. Il y a plusieurs sortes d’honneur en France : l’honneur d’un paysan n’est pas l’honneur d’un gentilhomme, celui d’un gentilhomme n’est pas celui d’un bourgeois. Il y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus. Ce qu’il y a de certain, c’est que M. de Lansac en avait à sa manière. Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien d’autres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent nécessairement s’altérer un peu, et l’opinion flotter incertaine sur d’innombrables contestations de limites.

M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet égard, il avait fort raison ; avec les doutes que certaines découvertes élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit qu’il n’était pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir de sa responsabilité les suites d’une erreur présumée. Ce qu’il y avait de laid dans sa situation, c’est que de viles considérations d’argent entravaient l’exercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais vers son but.

Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus d’une heure.

Une porte vitrée donnait du salon sur le jardin à l’autre extrémité du bâtiment, mais sur la même façade que l’appartement du comte ; il s’imagina entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce qu’il avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent d’obtenir des preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le frapper ; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et, marchant dans l’obscurité avec toute la précaution d’un homme habitué à la prudence, il sortit par la porte encore entr’ouverte du salon, et s’enfonça dans le parc sur les traces de Valentine.

Bien qu’elle eût refermé sur elle la grille de l’enclos, il lui fut facile d’y pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle. Guidé par l’instinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon ; et, se cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale fenêtre, il put entendre tout ce qui s’y passait.

Valentine, oppressée par l’émotion que lui causait une telle démarche, s’était laissé tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout auprès d’elle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques instants ; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation.

— J’étais fort inquiet, lui dit-il ; je craignais que vous n’eussiez pas reçu mon billet.

— Ah ! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est d’un fou, et il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et coupable sommation. Oh ! j’ai failli ne pas venir, mais je n’ai pas eu la force de résister ; que Dieu me le pardonne !

— Sur mon âme, Madame ! dit Bénédict avec un emportement dont il n’était pas maître, vous avez fort bien fait de ne l’avoir pas eue ; car, au risque de votre vie et de la mienne, j’aurais été vous chercher, fût-ce…

— N’achevez pas, malheureux ! Maintenant vous êtes rassuré, dites-moi ! Vous m’avez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre ; laissez-moi vous quitter…

— Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous n’y être pas au château ?

— Tout ceci est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas m’exposer à une criminelle révolte…

— Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.