Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/236

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VALENTINE.

vous quel double coup vous avez frappé ? Non, vous ne vous flattiez pas d’avoir fait tant de mal ! Eh bien ! triomphez ! Vous m’avez supplantée, vous m’avez rongé le cœur tous les jours de votre vie, et vous venez d’y enfoncer le couteau. C’est bien ! Valentine, vous avez complété l’œuvre de votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang ! C’est vous qui m’avez attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un basilic, m’y avez fascinée et attachée afin d’y dévorer mes entrailles à votre aise. Ah ! vous ne savez pas comme vous m’avez fait souffrir ! Le succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l’aimais, cet homme qui est mort ! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait plus clair autour de lui. Oh ! je l’aurais rendu heureux, moi ! Je ne l’aurais pas torturé comme vous avez fait ! Je lui aurais sacrifié une vaine gloire et d’orgueilleux principes. Je n’aurais pas fait de sa vie un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes ! Je ne l’aurais pas condamné à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l’aurais pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non ! il serait aujourd’hui plein d’avenir et de vie, s’il eût voulu m’aimer ! Soyez maudite, vous qui l’en avez empêché !

En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s’affaiblit, et finit par tomber mourante aux pieds de sa sœur.

Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu’elle avait dit. Elle soigna Valentine avec amour ; elle l’accabla de caresses et de larmes. Mais elle ne put effacer l’affreuse impression que cette confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les terreurs de la démence.

Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la terre au ciel.

Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.

Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un reproche l’exaspérait, parce que le reproche s’élevait encore plus haut en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l’année qui suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler l’effroi et l’éloignement qu’il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à s’étourdir en s’enivrant tous les jours. Un soir il s’alla jeter dans la rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de Bénédict.

Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs, héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l’environnaient. M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés, ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s’insTallèrent donc dans l’opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put satisfaire enfin ces goûts de luxe qu’on lui avait inspirés dès l’enfance.


XXXIX.

Louise, qui avait été achever à Paris l’éducation de son fils, fut invitée alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d’être reçu médecin. On l’engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.

Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête famille l’accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste consolation pour eux que d’habiter le pavillon. Pendant cette longue absence, le jeune Valentin était devenu un homme ; sa beauté, son instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l’estime et l’affection des plus récalcitrants sur l’article de la naissance. Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry ne l’oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c’était peu d’être propriétaire si l’on n’était seigneur ; ce qui signifiait, en d’autres termes, qu’il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.

— Eh ! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l’est bien aussi. Est-ce que nous ne sommes pas de la même âge, toi et moi ? Est-ce que nous en avons été moins heureux pour ça ?

Le père Lhéry était plus positif que sa femme ; il disait que l’argent attire l’argent ; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut céder, car l’ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une intensité nouvelle en retrouvant son jeune écolier si grand et si perfectionné. Louise hésita ; Valentin, partagé entre son amour et sa fierté, se laissa pourtant convaincre par les brillants regards de la belle veuve. Athénaïs devint sa femme.

Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris, les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle un procès pour ce fait ; mais elle mourut, et personne ne songea plus à réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse ; son mari, doué de l’excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l’a facilement dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.

La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses ridicules ; cependant nul pauvre n’est rebuté à la porte du château, nul voisin n’y réclame vainement un service ; on en rit par jalousie plutôt que par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s’en console en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et reconnaissance.

Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière qu’elle a fournie. L’âge des passions a fui derrière elle ; une teinte de mélancolie religieuse s’est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa plus grande joie est d’élever sa petite-fille blonde et blanche, qui perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune grand’mère les premières années de cette sœur chérie. En passant devant le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double tombe de Valentine et de Bénédict.


FIN DE VALENTINE.