Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/249

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

— Oui, c’est une œuvre de transformation ! mais si elle ne me satisfait pas ? quand même tu aurais mille fois raison de par les arrêts du goût et de l’esthétique, si je trouve les vers de Pétrarque moins harmonieux que le bruit de la cascade ; et ainsi du reste ? Si je soutiens qu’il y a dans la soirée que voici un charme que personne ne pourrait me révéler si je n’en avais joui par moi-même ; et que toute la passion de Shakspeare est froide au prix de celle que je vois briller dans les yeux du paysan jaloux qui bat sa femme, qu’auras-tu à me répondre ? Il s’agit de persuader mon sentiment. Et s’il échappe à tes exemples, s’il résiste à tes preuves ? L’art n’est donc pas un démonstrateur invincible, et le sentiment n’est pas toujours satisfait par la meilleure des définitions.

— Je n’y vois rien à répondre, en eflet, sinon que l’art est une démonstration dont la nature est la preuve ; que le fait préexistant de cette preuve est toujours là pour justifier et contredire la démonstration, et qu’on n’en peut pas faire de bonne si on n’examine pas la preuve avec amour et religion.

— Ainsi la démonstration ne pourrait se passer de la preuve ; mais la preuve ne pourrait-elle se passer de la démonstration ?

— Dieu pourrait s’en passer sans doute ; mais toi qui parles comme si tu n’étais pas des nôtres, je parie bien que tu ne comprendrais rien à la preuve si tu n’avais trouvé dans la tradition de l’art la démonstration sous mille formes, et si tu n’étais toi-même une démonstration toujours agissant sur la preuve.

— Eh ! voilà ce dont je me plains. Je voudrais me débarrasser de cette éternelle démonstration qui m’irrite ; anéantir dans ma mémoire les enseignements et les formes de l’art ; ne jamais penser à la peinture quand je regarde le paysage, à la musique quand j’écoute le vent, à la poésie quand j’admire et goûte l’ensemble. Je voudrais jouir de tout par l’instinct, parce que ce grillon qui chante me paraît plus joyeux et plus enivré que moi.

— Tu te plains d’être homme, en un mot ?

— Non ; je me plains de n’être plus l’homme primitif.

— Reste à savoir si, ne comprenant pas, il jouissait.

— Je ne le suppose pas semblable à la brute. Du moment qu’il fut homme, il comprit et sentit autrement. Mais je ne peux pas me faire une idée nette de ses émotions, et c’est là ce qui me tourmente. Je voudrais être, du moins, ce que la société actuelle permet à un grand nombre d’hommes d’être, du berceau à la tombe, je voudrais être paysan ; le paysan qui ne sait pas lire, celui à qui Dieu a donné de bons instincts, une organisation paisible, une conscience droite ; et je m’imagine que, dans cet engourdissement des facultés inutiles, dans cette ignorance des goûts dépravés, je serais aussi heureux que l’homme primitif rêvé par Jean-Jacques.

— Et moi aussi, je fais souvent ce rêve ; qui ne l’a fait ? Mais il ne donnerait pas la victoire à ton raisonnement, car le paysan le plus simple et le plus naïf est encore artiste ; et moi, je prétends même que leur art est supérieur au nôtre. C’est une autre forme, mais elle parle plus à mon âme que toutes celles de notre civilisation. Les chansons, les récits, les contes rustiques, peignent en peu de mots ce que notre littérature ne sait qu’amplilier et déguiser.

— Donc, je triomphe ? reprit mon ami. Cet art-là est le plus pur et le meilleur, parce qu’il s’inspire davantage de la nature, qu’il est en contact plus direct avec elle. Je veux bien avoir poussé les choses à l’extrême en disant que l’art n’était bon à rien ; mais j’ai dit aussi que je voudrais sentir à la manière du paysan, et je ne m’en dédis pas. Il y a certaines complaintes bretonnes, faites par des mendiants, qui valent tout Goethe et tout Byron, en trois couplets, et qui prouvent que l’appréciation du vrai et du beau a été plus spontanée et plus complète dans ces âmes simples que dans celles des plus illustres poètes. Et la musique donc ! N’avons-nous pas dans notre pays des mélodies admirables ? Quant à la peinture, ils n’ont pas cela ; mais ils le possèdent dans leur langage, qui est plus expressif, plus énergique et plus logique cent fois que notre langue littéraire.

— J’en conviens, répondis-je ; et quant à ce dernier point surtout, c’est pour moi une cause de désespoir que d’être forcé d’écrire la langue de l’Académie, quand j’en sais beaucoup mieux une autre qui est si supérieure pour rendre tout un ordre d’émotions, de sentiments et de pensées.

— Oui, oui, le monde naïf ! dit-il, le monde inconnu, fermé à notre art moderne, et que nulle étude ne te fera exprimer à toi-même, paysan de nature, si tu veux l’introduire dans le domaine de l’art civilisé, dans le commerce intellectuel de la vie factice.

— Hélas ! répondis-je, je me suis beaucoup préoccupé de cela. J’ai vu et j’ai senti par moi-même, avec tous les êtres civilisés, que la vie primitive était le rêve, l’idéal de tous les hommes et de tous les temps. Depuis les bergers de Longus jusqu’à ceux de Trianon, la vie pastorale est un Éden parfumé où les âmes tourmentées et lassées du tumulte du monde ont essayé de se réfugier. L’art, ce grand flatteur, ce chercheur complaisant de consolations pour les gens trop heureux, a traversé une suite ininterrompue de bergeries. Et sous ce titre : Histoire des bergeries, j’ai souvent désiré de faire un livre d’érudition et de critique où j’aurais passé en revue tous ces différents rêves champêtres dont les hautes classes se sont nourries avec passion.

J’aurais suivi leurs modifications toujours en rapport inverse de la dépravation des mœurs, et se faisant pures et sentimentales d’autant plus que la société était corrompue et impudente. Je voudrais pouvoir commander ce livre à un écrivain plus capable que moi de le faire, et je le lirais ensuite avec plaisir. Ce serait un traité d’art complet, car la musique, la peinture, l’architecture, la littérature dans toutes ses formes ; théâtre, poème, roman, églogue, chanson : les modes, les jardins, les costumes même, tout a subi l’engouement du rêve pastoral. Tous ces types de l’âge d’or, ces bergères, qui sont des nymphes et puis des marquises, ces bergères de l’Astrée qui passent par le Lignon de Florian, qui portent de la poudre et du satin sous Louis xv, et auxquels Sedaine commence, à la fin de la monarchie, à donner des sabots, sont tous plus ou moins faux, et aujourd’hui ils nous paraissent niais et ridicules. Nous en avons fini avec eux, nous n’en voyons plus guère que sous forme de fantômes à l’Opéra, et pourtant ils ont régné sur les cours et ont fait les délices des rois qui leur empruntaient la houlette et la panetière.

Je me suis demandé souvent pourquoi il n’y avait plus de bergers, car nous ne nous sommes pas tellement passionnés pour le vrai dans ces derniers temps, que nos arts et notre littérature soient en droit de mépriser ces types de convention plutôt que ceux que la mode inaugure. Nous sommes aujourd’hui à l’énergie et à l’atrocité, et nous brodons sur le canevas de ces passions des ornements qui seraient d’un terrible à faire dresser les cheveux sur la tête, si nous pouvions les prendre au sérieux.

— Si nous n’avons plus de bergers, reprit mon ami, si la littérature n’a plus cet idéal faux qui valait bien celui d’aujourd’hui, ne serait-ce pas une tentative que l’art fait, à son insu, pour se niveler, pour se mettre à la portée de toutes les classes d’intelligences ? Le rêve de l’égalité jeté dans la société ne pousse-t-il pas l’art à se faire brutal et fougueux, pour réveiller les instincts et les passions qui sont communs à tous les hommes, de quelque rang qu’ils soient ? On n’arrive pas au vrai encore. Il n’est pas plus dans le réel enlaidi que dans l’idéal pomponné ; mais on le cherche, cela est évident, et, si on le cherche mal, on n’en est que plus avide de le trouver. Voyons ; le théâtre, la poésie et le roman ont quitté la houlette pour prendre le poignard, et quand ils mettent en scène la vie rustique, ils lui donnent un certain caractère de réalité qui manquait aux bergeries du temps passé. Mais la poésie n’y est guère, et je m’en plains ; et je ne vois pas encore le moyen de relever l’idéal champêtre sans le farder ou le noircir. Tu y as souvent songé, je le sais ; mais peux-tu réussir ?

— Je ne l’espère point, répondis-je, car la forme me manque, et le sentiment que j’ai de la simplicité rustique