Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/265

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

commença à voir qu’il était dans son tort, la colère fut son seul remède. Il menaça Madeleine de lui clore la bouche d’un revers de main, et il l’eut fait si Jeannie, attiré par le bruit, ne fût venu se mettre entre eux sans savoir ce qu’ils avaient, mais tout pâle et déconfit d’entendre cette chamaillerie. Blanchet voulut le renvoyer, et il pleura, ce qui donna sujet à son père de dire qu’il était mal élevé, capon, pleurard, et que sa mère n’en ferait rien de bon. Puis il prit cœur et se leva en coupant l’air de son bâton et en jurant qu’il allait tuer le champi.

Quand Madeleine le vit si affolé de fureur, elle se jeta au-devant de lui, et avec tant de hardiesse qu’il en fut démonté et se laissa faire par surprise ; elle lui ôta des mains son bâton et le jeta au loin dans la rivière. Puis elle lui dit, sans caller aucunement : — Vous ne ferez point votre perte en écoutant votre mauvaise tête. Songez qu’un malheur est bientôt arrivé quand on ne se connaît plus, et si vous n’avez point d’humanité, pensez à vous même et aux suites qu’une mauvaise action peut donner à la vie d’un homme. Depuis longtemps, mon mari, vous menez mal la vôtre, et vous allez croissant de train et de galop dans un mauvais chemin. Je vous empêcherai, à tout le moins aujourd’hui, de vous jeter dans un pire mal qui aurait sa punition dans ce bas monde et dans l’autre. Vous ne tuerez personne, vous retournerez plutôt d’où vous venez que de vous buter à chercher revenge d’un affront qu’on ne vous a point fait. Allez-vous-en, c’est moi qui vous le commande dans votre intérêt, et c’est la première fois de ma vie que je vous donne un commandement. Vous l’écouterez, parce que vous allez voir que je ne perds point pour cela le respect que je vous dois. Je vous jure sur ma foi et mon honneur que demain le champi ne sera plus céans, et que vous pourrez y revenir sans danger de le rencontrer.

Cela dit, Madeleine ouvrit la porte de la maison pour faire sortir son mari, et Cadet Blanchet, tout confondu de la voir prendre ces façons-là, content, au fond, de s’en aller et d’avoir obtenu soumission sans exposer sa peau, replanta son chapeau sur son chef, et, sans rien dire de plus, s’en retourna auprès de la Sévère. Il se vanta bien à elle et à d’autres d’avoir fait sentir le bois vert à sa femme et au champi ; mais comme de cela il n’était rien, la Sévère goûta son plaisir en fumée.

Quand Madeleine Blanchet fut toute seule, elle envoya ses ouailles et sa chèvre aux champs sous la garde de Jeannie, et elle s’en fut au bout de l’écluse du moulin, dans un recoin de terrain que la course des eaux avait mangé tout autour, et où il avait poussé tant de rejets et de branchages sur les vieilles souches d’arbres, qu’on ne s’y voyait point à deux pas. C’était là qu’elle allait souvent dire ses raisons au bon Dieu, parce qu’elle n’y était pas dérangée et qu’elle pouvait s’y tenir cachée derrière les grandes herbes folles, comme une poule d’eau dans son nid de vertes brindilles.

Sitôt qu’elle y fut, elle se mit à deux genoux pour faire une bonne prière, dont elle avait grand besoin et dont elle espérait grand confort ; mais elle ne put songer à autre chose qu’au pauvre champi qu’il fallait renvoyer et qui l’aimait tant qu’il en mourrait de chagrin. Si bien qu’elle ne put rien dire au bon Dieu, sinon qu’elle était trop malheureuse de perdre son seul soutien et de se départir de l’enfant de son cœur. Et alors elle pleura tant et tant, que c’est au miracle qu’elle en revint, car elle fut si suffoquée, qu’elle en chut tout de son long sur l’herbage, et y demeura privée de sens pendant plus d’une heure.

À la tombée de la nuit elle tâcha pourtant de se ravoir ; et comme elle entendit Jeannie qui ramenait ses bêtes en chantant, elle se leva comme elle put et alla préparer le souper. Peu après elle entendit venir les bœufs qui rapportaient le chêne acheté par Blanchet, et Jeannie courut bien joyeux au-devant de son ami François qu’il s’ennuyait de n’avoir pas vu de la journée. Ce pauvre petit Jeannie avait eu du chagrin, dans le moment, de voir son père faire de mauvais yeux à sa chère mère, et il avait pleuré aux champs sans pouvoir comprendre ce qu’il y avait entre eux. Mais chagrin d’enfant et rosée du matin n’ont pas de durée, et déjà il ne se souvenait plus de rien. Il prit François par la main, et, sautant comme un petit perdreau, il l’amena auprès de Madeleine.

Il ne fallut pas que le champi regardât la meunière par deux fois pour aviser ses yeux rouges et sa figure toute blêmie. « Mon Dieu, se dit-il, il y a un malheur dans la maison, » et il se mit à blêmir aussi et à trembler, et à regarder Madeleine, pensant qu’elle lui parlerait. Mais elle le fit asseoir et lui servit son repas sans rien dire et il ne put avaler une bouchée. Jeannie mangeait et devisait tout seul, et il n’avait plus de souci, parce que sa mère l’embrassait de temps en temps et l’encourageait à bien souper.

Quand il fut couché, pendant que la servante rangeait la chambre, Madeleine sortit et fit signe à François d’aller avec elle. Elle descendit le pré et marcha jusqu’à la fontaine. Là, prenant son courage à deux mains : — Mon enfant, lui dit-elle, le malheur est sur toi et sur moi, et le bon Dieu nous frappe d’un rude coup. Tu vois comme j’en souffre ; par amitié pour moi, tâche d’avoir le cœur moins faible, car si tu ne me soutiens, je ne sais ce que je deviendrai.

François ne devina rien, bien qu’il supposât tout d’abord que le mal venait de M. Blanchet.

— Qu’est-ce que vous me dites là ? dit-il à Madeleine en lui embrassant les mains tout comme si elle eût été sa mère. Comment pouvez-vous penser que je manquerai de cœur pour vous consoler et vous soutenir ? Est-ce que je ne suis pas votre serviteur pour tant que j’ai à rester sur terre ? Est-ce que je ne suis pas votre enfant qui travaillera pour vous, et qui a bien assez de force à cette heure pour ne vous laisser manquer de rien ? Laissez faire M. Blanchet, laissez-le manger son fait, puisque c’est son idée. Moi je vous nourrirai, je vous habillerai, vous et notre Jeannie. S’il faut que je vous quitte pour un temps, j’irai me louer, pas loin d’ici, par exemple ! afin de pouvoir vous rencontrer tous les jours et venir passer avec vous les dimanches. Mais me voilà assez fort pour labourer et pour gagner l’argent qu’il vous faudra. Vous êtes si raisonnable et vous vivez de si peu ! Eh bien ! vous ne vous priverez plus tant pour les autres, et vous en serez mieux. Allons, allons, madame Blanchet, ma chère mère, rapaisez-vous et ne pleurez pas, car si vous pleurez, je crois que je vas mourir de chagrin.

Madeleine ayant vu qu’il ne devinait pas et qu’il fallait lui dire tout, recommanda son âme à Dieu et se décida à la grande peine qu’elle était obligée de lui faire.

X.

— Allons, allons, François, mon fils, lui dit-elle, il ne s’agit pas de cela. Mon mari n’est pas encore ruiné, autant que je peux savoir l’état de ses affaires ; et si ce n’était que la crainte de manquer, tu ne me verrais pas tant de peine. N’a point peur de la misère qui se sent courageux pour travailler. Puisqu’il faut te dire de quoi j’ai le cœur malade, apprends que M. Blanchet s’est monté contre toi, et qu’il ne veut plus te souffrir à la maison.

— Eh bien ! est-ce cela ? dit François en se levant. Qu’il me tue donc tout de suite, puisque aussi bien je ne peux exister après un coup pareil. Oui, qu’il en finisse de moi, car il y a longtemps que je le gêne, et il en veut à mes jours, je le sais bien. Voyons, où est-il ? Je veux aller le trouver, et lui dire : « Signifiez-moi pourquoi vous me chassez. Peut-être que je trouverai de quoi répondre à vos mauvaises raisons. Et si vous vous y entêtez, dites-le, afin que… afin que… » Je ne sais pas ce que je dis, Madeleine ; vrai ! je ne le sais pas ; je ne me connais plus, et je ne vois plus clair ; j’ai le cœur transi et la tête me vire ; bien sûr, je vas mourir ou devenir fou.

Et le pauvre champi se jeta par terre et se frappa la tête de ses poings, comme le jour où la Zabelle avait voulu le reconduire à l’hospice.

Voyant cela, Madeleine retrouva son grand courage.