Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/282

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

mit la Sévère dans un si grand courroux, que François, qui s’en allait à petits pas par le chemin creux, les entendait du bout de la chénevière rouffer et siffler comme le feu dans une grange à paille.

XXII.

L’affaire réussit à son souhait, et il en était si acertainé qu’il partit le lendemain pour Aigurande, où il prit son argent chez le curé, et s’en revint à la nuit, rapportant ses quatre petits papiers fins qui valaient gros, et ne faisaient si, pas plus de bruit dans sa poche qu’une miette de pain dans un bonnet. Au bout de huit jours, on entendit nouvelles de la Sévère. Tous les acquéreurs des terres de Blanchet étaient sommés de payer, aucun ne pouvait, et Madeleine était menacée de payer à leur place.

Dès que la connaissance lui en vint, elle entra en grande crainte, car François ne l’avait encore avertie de rien.

— Bon, lui dit-il, se frottant les deux mains, il n’est marchand qui toujours gagne, ni voleur qui toujours pille. Madame Sévère va manquer une belle affaire et vous allez en faire une bonne. C’est égal, ma chère mère, faites comme si vous vous croyiez perdue. Tant plus vous aurez de peine, tant plus elle mettra de joie à faire ce qu’elle croit mauvais pour vous. Mais ce mauvais est votre salut, car vous allez, en payant la Sévère, reprendre tous les héritages de votre fils.

— Et avec quoi veux-tu que je la paye, mon enfant ?

— Avec de l’argent qui est dans ma poche et qui est à vous.

Madeleine voulut s’en défendre ; mais le champi avait la tête dure, disait-il, et on n’en pouvait arracher ce qu’il y avait serré à clef. Il courut chez le notaire déposer deux cents pistoles au nom de la veuve Blanchet, et la Sévère fut payée bel et bien, bon gré, mal gré, ainsi que les autres créanciers de la succession, qui faisaient cause commune avec elle.

Et quand la chose fut amenée à ce point que François eut même indemnisé les pauvres acquéreurs de leurs souffrances, il lui restait encore de quoi plaider, et il fit assavoir à la Sévère qu’il allait entamer un bon procès au sujet des billets qu’elle avait soutirés au défunt par fraude et malice. Il répandit un conte qui fit grand train dans le pays. C’est qu’en fouillant dans un vieux mur du moulin pour y planter une étaie, il avait trouvé la tirelire à la défunte vieille mère Blanchet, toute en beaux louis d’or à l’ancien coin, et que, par ce moyen, Madeleine se trouvait plus riche qu’elle n’avait jamais été. De guerre lasse, la Sévère entra en arrangement, espérant que François s’était mis un peu de ces écus, trouvés si à propos, au bout des doigts, et qu’en l’amadouant elle en verrait encore plus qu’il n’en montrait. Mais elle en fut pour sa peine, et il la mena par un chemin si étroit qu’elle rendit les billets en échange de cent écus.

Alors, pour se revenger, elle monta la tête de la petite Mariette, en l’avisant que la tirelire de la vieille Blanchet, sa grand’mère, aurait dû être partagée entre elle et Jeannie, qu’elle y avait droit, et qu’elle devait plaider contre sa belle-sœur.

Force fut alors au champi de dire la vérité sur la source de l’argent qu’il avait fourni, et le curé d’Aigurande lui en envoya les preuves en cas de procès.

Il commença par montrer ces preuves à Mariette, en la priant de n’en rien ébruiter inutilement, et en lui démontrant qu’elle n’avait plus qu’à se tenir tranquille. Mais la Mariette n’était pas tranquille du tout. Sa cervelle avait pris feu dans tout ce désarroi de famille, et la pauvre enfant était tombée du diable. Malgré la bonté dont Madeleine avait toujours usé envers elle, la traitant comme sa fille et lui passant tous ses caprices, elle avait pris une mauvaise idée contre sa belle-sœur et une jalousie dont elle aurait été bien empêchée, par mauvaise honte, de dire le fin mot. Mais le fin mot, c’est qu’au milieu de ses disputes et de ses enragements contre François, elle s’était coiffée de lui tout doucement et sans se méfier du tour que lui jouait le diable. Tant plus il la tançait de ses caprices et de ses manquements, tant plus elle devenait enragée de lui plaire.

Elle n’était pas fille à se dessécher de chagrin, non plus qu’à se fondre dans les larmes ; mais elle n’avait point de repos en songeant que François était si beau garçon, si riche, si honnête, si bon pour tout le monde, si adroit à se conduire, si courageux, qu’il était homme à donner jusqu’à la dernière once de son sang pour la personne qu’il aimerait ; et que tout cela n’était point pour elle, qui pouvait pourtant se dire la plus belle et la plus riche de l’endroit, et qui remuait ses amoureux à la pelle.

Un jour elle en ouvrit son cœur à sa mauvaise amie, la Sévère. C’était dans le pâtural qui est au bout du chemin aux Napes [1]. Il y a par là un vieux pommier qui se trouvait tout en fleur, parce que, depuis que toutes ces affaires duraient, le mois de mai était venu, et la Mariette étant à garder ses ouailles au bord de la rivière, la Sévère vint babiller avec elle sous ce pommier fleuri.

Mais, par la volonté du bon Dieu, François, qui se trouvait aussi par là, entendit leurs paroles ; car en voyant la Sévère entrer dans le pâtural, il se douta bien qu’elle y venait manigancer quelque chose contre Madeleine ; et la rivière étant basse, il marcha tout doucement sur le bord ; au-dessous des buissons qui sont si hauts dans cet endroit-là, qu’un charroi de foin y passerait à l’abri. Quand il y fut, il s’assit, sans souffler, sur le sable, et ne mit pas ses oreilles dans sa poche.

Et voilà comment travaillaient ces deux bonnes langues de femme. D’abord la Mariette avait confessé que de tous ses galants pas un ne lui plaisait, à cause d’un meunier qui n’était du tout galant avec elle, et qui seul l’empêchait de dormir. Mais la Sévère avait idée de la conjoindre avec un gars de sa connaissance, lequel en tenait fort, à telles enseignes qu’il avait promis un gros cadeau de noces à la Sévère si elle venait à bout de le faire marier avec la petite Blanchet. Il paraît même que la Sévère s’était fait donner par avance un denier à Dieu de celui-là comme de plusieurs autres. Aussi fit-elle tout de son mieux pour dégoûter Mariette de François.

— Foin du champi ! lui dit-elle. Comment, Mariette, une fille de votre rang épouserait un champi ! Vous auriez donc nom madame la Fraise ? car il ne s’appelle pas autrement. J’en aurais honte pour vous, ma pauvre âme. Et puis ce n’est rien ; vous seriez donc obligée de le disputer à votre belle-sœur, car il est son bon ami, aussi vrai que nous voilà deux.

— Là-dessus, Sévère, dit la Mariette en se récriant, vous me l’avez donné à entendre plus d’une fois ; mais je n’y saurais point croire ; ma belle-sœur est d’un âge…

— Non, non, Mariette, votre belle-sœur n’est point d’un âge à s’en passer ; elle n’a guère que trente ans, et ce champi n’était encore qu’un galopin que votre frère l’a trouvé en grande accointance avec sa femme. C’est pour cela qu’un jour il l’assomma à bons coups de manche de fouet et le mit dehors de chez lui.

François eut la bonne envie de sauter à travers le buisson et d’aller dire à la Sévère qu’elle en avait menti, mais il s’en défendit et resta coi.

Et là-dessus la Sévère en dit de toutes les couleurs, et débita des menteries si vilaines, que François en avait chaud à la figure et avait peine à se tenir en patience.

— Alors, fit la Mariette, il tente à l’épouser, à présent qu’elle est veuve : il lui a déjà donné bonne part de son argent, et il voudra avoir au moins la jouissance du bien qu’il a racheté.

— Mais il en portera la folle enchère, fit l’autre ; car Madeleine en cherchera un plus riche, à présent qu’elle l’a dépouillé, et elle le trouvera. Il faut bien qu’elle prenne un homme pour cultiver son bien, et, en attendant qu’elle trouve son fait, elle gardera ce grand imbécile qui la sert pour rien et qui la désennuie de son veuvage.

  1. Nénuphar, Nymphéa, Napée.